{"id":1258,"date":"2025-12-11T12:26:06","date_gmt":"2025-12-11T11:26:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cafephilolagny.fr\/?p=1258"},"modified":"2025-12-11T12:26:06","modified_gmt":"2025-12-11T11:26:06","slug":"de-la-peur-a-ses-solutions","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cafephilolagny.fr\/?p=1258","title":{"rendered":"De la peur \u00e0 ses solutions"},"content":{"rendered":"\n<p>L&rsquo;<em>actualit\u00e9 en sciences humaines et sociale peut sembler convergente en cette fin d\u2019ann\u00e9e 2018. Les quatre ouvrages ici s\u00e9lectionn\u00e9s confirment cette impression, proposant de poser, au niveau personnel comme au niveau collectif, un diagnostic relativement s\u00e9v\u00e8re de nos soci\u00e9t\u00e9s, en prise avec une peur croissante.<\/em><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"482\" height=\"589\" src=\"https:\/\/www.cafephilolagny.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/cri.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1259\" srcset=\"https:\/\/www.cafephilolagny.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/cri.jpg 482w, https:\/\/www.cafephilolagny.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/cri-246x300.jpg 246w\" sizes=\"auto, (max-width: 482px) 100vw, 482px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00catre espi\u00e8gle, ou le retour de Jollien<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Alexandre Jollien est connu pour ses pr\u00e9c\u00e9dentes invitations \u00e0 une pens\u00e9e de la joie. Un virage semble s\u2019op\u00e9rer avec la publication de la Sagesse espi\u00e8gle. Le philosophe offre \u00e0 ses lecteurs un r\u00e9cit pr\u00e9cis, voire explosif, de ce que nous qualifions habituellement de passage \u00e0 vide. Plus que le vide, Jollien a connu l\u2019addiction et nous emporte dans ses peurs et ses faiblesses.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019inqui\u00e9tude du philosophe, perceptible y compris au fil des pages, malgr\u00e9 le recul n\u00e9cessairement pris pour l\u2019\u00e9criture, est polymorphe. Cependant, la <em>dictature du on<\/em> d\u2019Heidegger est omnipr\u00e9sente\u00a0: le regard des autres, y compris de l\u2019Autre en tant qu\u2019alt\u00e9rit\u00e9 intime, p\u00e8se. Parce que Jollien se sent d\u00e9pendant, drogu\u00e9 m\u00eame, mais surtout questionn\u00e9 par sa propre sexualit\u00e9. Or ce questionnement prend une autre nature quand il \u00e9merge dans le monde\u00a0: que pensera son \u00e9pouse, sa famille, que diront ses amis, quel jugement portera le reste de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>A la recherche de la <em>grande sant\u00e9<\/em>, dans l\u2019esp\u00e9rance d\u2019une policlinique, Jollien est finalement tomb\u00e9 dans le Chaos. D\u00e8s les premi\u00e8res pages, il cite Wittgenstein&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;Quand on philosophe, il faut descendre dans l\u2019antique Chaos et se trouver bien l\u00e0&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment le voyage de Jollien qui, lui, ne se trouvait pas bien, <em>l\u00e0<\/em>. Du moins au d\u00e9but.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, nous d\u00e9couvrons derri\u00e8re le philosophe l\u2019homme, avec ses angoisses, ses traumatismes, ses fantasmes et son addiction. C\u2019est un voyageur qui nous livre son carnet de bord, alternant r\u00e9flexions philosophiques et <em>fragments<\/em>, qui ne sont que le r\u00e9cit de sa propre histoire. Une histoire \u00e9crite \u00e0 la troisi\u00e8me personne. Par aisance litt\u00e9raire, par prise de recul, par peur&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Mais au-del\u00e0, Alexandre Jollien nous confie ses doutes sur l\u2019Homme, lui-m\u00eame inclus. La philosophie n\u2019emp\u00eache pas la m\u00e9fiance\u00a0: il ne suffit pas de savoir qu\u2019il faut \u00ab\u00a0faire confiance \u00e0 l\u2019autre et croire de tout son c\u0153ur qu\u2019il ne d\u00e9talera pas en courant s\u2019il me voit tel que je suis au fond du fond\u00a0\u00bb (page 38) pour effectivement le croire et le vivre. C\u2019est par la simplicit\u00e9 de son r\u00e9cit, par la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 malgr\u00e9 les maux profonds expos\u00e9s, que Jollien parvient \u00e0 mettre en exergue la terrible r\u00e9alit\u00e9 de nos soci\u00e9t\u00e9s et de l\u2019Homme en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n<p>Le philosophe trouve alors du r\u00e9confort chez Freud ou encore chez Nietzsche, assez naturellement d\u00e8s lors que la question du Chaos se pose&nbsp;; mais aussi, pour r\u00e9pondre \u00e0 la peur de l\u2019abandon. De ses proches, de ses pourvoyeurs d\u2019affection et de d\u00e9sir aussi. La policlinique de Jollien prend forme, peu \u00e0 peu, m\u00ealant psychologie, psychiatrie, philosophie, m\u00e9ditation\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 des jeunes hommes aux conditions (\u00e9conomiques, sociales, culturelles, etc.) parfois aussi d\u00e9licates que celle psychique de l\u2019auteur, il parvient \u00e0 tisser avec certains d\u2019entre eux des liens diff\u00e9rents, allant jusqu\u2019\u00e0 prodiguer les pr\u00e9mices d\u2019une philosophie de la pornographie. \u00d4de \u00e0 l\u2019amour et \u00e0 la libert\u00e9, cet ouvrage souligne que \u00ab&nbsp;la libert\u00e9 se dessine, elle \u00e9clate l\u00e0 o\u00f9 l\u2019ego p\u00e8te&nbsp;\u00bb et que, gr\u00e2ce au chaos qui \u00e9limine les jugements, il nous serait b\u00e9n\u00e9fique d\u2019aller vers \u00ab&nbsp;un \u00eatre qui veut entrer dans la danse de la vie avec l\u2019autre, et l\u2019aimer au plus profond&nbsp;\u00bb (page 52). L\u2019\u00e9noncer est tellement plus simple que de l\u2019accepter et de l\u2019appliquer, les diff\u00e9rents <em>fragments<\/em> le d\u00e9montrant.<\/p>\n\n\n\n<p>En se livrant ainsi, Jollien assume la dichotomie entre ses prescriptions et sa vie. Il assume d\u2019avoir lui aussi eu peur, d\u2019\u00eatre tomb\u00e9 dans l\u2019addiction, d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 seulement humain. Ce regard neuf sur les addictions, peu important la forme, prend un sens philosophique profond quand une de ses amies annonce&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019est le bordel, mais il n\u2019y a pas de probl\u00e8mes&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Voici en une sentence le livre r\u00e9sum\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>De l\u2019omnipr\u00e9sence de la peur<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Ce focus sur l\u2019ouvrage de Jollien ouvre d\u2019immenses perspectives. D\u2019abord, cette r\u00e9-humanisation du philosophe le ram\u00e8ne \u00e0 nos c\u00f4t\u00e9s, et non plus dans une forme de transcendance tellement plus facile \u00e0 accepter pour un lecteur ou toute personne cherchant \u00e0 structurer sa pens\u00e9e. Sans oublier l\u2019audace de l\u2019auteur quand il pointe du doigt les failles de nos syst\u00e8mes de pens\u00e9e&nbsp;: le secret de Polichinelle autour de la pornographie et de ses ramifications (tant du point de vue du <em>spectateur<\/em> que de l\u2019<em>acteur<\/em>) n\u2019en est qu\u2019un exemple.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a aussi la peur, d\u00e9j\u00e0 d\u00e9crite pr\u00e9c\u00e9demment. Du regard des autres, du jugement, de l\u2019erreur, de l\u2019incertitude\u2026 En cela, <em>de quoi avons-nous peur<\/em> est un pav\u00e9 jet\u00e9 dans la mare fig\u00e9e de notre vision du concept. En explorant les ressorts artistiques de la peur, mais aussi politiques et id\u00e9ologiques, les auteurs en viennent \u00e0 la place cruciale de la peur dans nos vies, en interrogeant la pertinence de son \u00e9limination et ses ambivalences.<\/p>\n\n\n\n<p>La peur aggrave les situations dans lesquelles nous nous trouvons. C\u2019est du moins le cas d\u2019A. Jollien dont l\u2019inqui\u00e9tude n\u2019a men\u00e9 qu\u2019\u00e0 perdre un peu plus pied. De l\u00e0 \u00e0 avoir peur de la peur, il n\u2019y aurait qu\u2019un pas. Non. Elle est une alli\u00e9e encombrante dont on ne peut se d\u00e9faire. A l\u2019instar de ce que nous avions pu voir pour la col\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>La peur est l\u00e9gitime, mais le risque reste son instrumentalisation. L\u2019usage politique de la peur et de la terreur ne peut conduire qu\u2019aux totalitarismes, tel que le rappelle Arendt. En analysant la place des Juifs dans les d\u00e9mocraties, Dominique Schnapper interroge pr\u00e9cis\u00e9ment la promesse d\u00e9mocratique qui leur est faite&nbsp;; quitte \u00e0 pointer une nouvelle fois les fragilit\u00e9s dont elles souffrent. Apanage de la pacification politique, \u00e9loignant donc th\u00e9oriquement la peur, la d\u00e9mocratie est en r\u00e9alit\u00e9 <em>mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve<\/em> par une citoyennet\u00e9 effrit\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Jollien trouve chez Nietzsche la force de d\u00e9passer ses craintes et d\u2019accepter le chaos. Trouvons chez Arendt, avec l\u2019<em>Amor mundi<\/em>, la force d\u2019accepter le monde pour ne plus avoir<em> autant<\/em> peur. Trouvons aussi chez Hartmut Rosa une piste \u00e0 explorer&nbsp;: la <em>r\u00e9sonance<\/em>, qui n\u2019est autre qu\u2019une nouvelle relation au monde, l\u00e0 o\u00f9 le monde n\u2019est plus l\u2019objet, mais bien un sujet qui r\u00e9pond aux questions et aux injonctions de l\u2019Homme. Initialement sociologique, le concept de r\u00e9sonance tend vers une posture holistique, dont l\u2019auteur esp\u00e8re qu\u2019il sera une r\u00e9ponse pertinente \u00e0 l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration qu\u2019il condamne.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;actualit\u00e9 en sciences humaines et sociale peut sembler convergente en cette fin d\u2019ann\u00e9e 2018. 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