{"id":1276,"date":"2026-01-16T15:24:54","date_gmt":"2026-01-16T14:24:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cafephilolagny.fr\/?p=1276"},"modified":"2026-01-16T15:24:54","modified_gmt":"2026-01-16T14:24:54","slug":"le-mensonge-les-aventures-dun-concept-philosophique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cafephilolagny.fr\/?p=1276","title":{"rendered":"Le mensonge\u00a0: les aventures d&rsquo;un concept philosophique"},"content":{"rendered":"\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>Ga\u00eblle\u00a0JEANMART<\/strong><\/li>\n\n\n\n<li><strong>Anne\u00a0STAQUET<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Introduction<\/h3>\n\n\n\n<p>Les enjeux g\u00e9n\u00e9raux de ce dispositif sont d&rsquo;aborder l&rsquo;histoire de la philosophie avec un public \u00e0 qui on ne la destine pas si ais\u00e9ment, comme les enfants par exemple. L&rsquo;animation propos\u00e9e a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e pour fonctionner aussi bien avec un public d&rsquo;enfants de dix-douze ans qu&rsquo;avec des adultes. Il n&rsquo;a jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent \u00e9t\u00e9 test\u00e9 que sur des adultes pour l&rsquo;essentiel, sans formation philosophique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce travail est une petite pierre apport\u00e9e dans un projet plus large men\u00e9 par PhiloCit\u00e9 depuis quelques ann\u00e9es, en partenariat avec quelques philosophes acad\u00e9miques soucieux de penser l&rsquo; \u00ab\u00a0introduction\u00a0\u00bb \u00e0 la philosophie sous d&rsquo;autres modalit\u00e9s que celles d&rsquo;un cours ex cathedra, r\u00e9habilitant ainsi une conception grecque de l&rsquo;entr\u00e9e en philosophie&nbsp;: le \u00ab\u00a0protreptique\u00a0\u00bb. C&rsquo;est le titre d&rsquo;une oeuvre d&rsquo;Aristote visant \u00e0 traiter de ce th\u00e8me sous l&rsquo;angle de l&rsquo;encouragement. Encourager \u00e0 philosopher, ce n&rsquo;est pas tout \u00e0 fait pareil qu&rsquo;introduire \u00e0 la philosophie. Une dimension affective et ludique est prise en compte (on philosophera parce qu&rsquo;on aime \u00e7a), qui semble s&rsquo;\u00eatre perdue dans l&rsquo;enseignement scolaire et acad\u00e9mique de la philosophie. Aimer s&rsquo;apprend&nbsp;: comment donc prendre en charge activement, comment encourager et g\u00e9n\u00e9rer chez les plus jeunes l&rsquo;amour de la r\u00e9flexion&nbsp;? Tel est le moteur de cette cr\u00e9ation p\u00e9dagogique.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, si la philosophie ludique a derni\u00e8rement \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9e par les Nouvelles Pratiques Philosophiques, elle laisse de c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;histoire de la philosophie, qui reste l&rsquo;apanage de la philosophie acad\u00e9mique. Or, celle-ci peut apporter bien plus qu&rsquo;une simple \u00e9rudition. L&rsquo;histoire de la philosophie constitue aussi une approche importante de l&rsquo;apprentissage de la philosophie. Il ne s&rsquo;agit \u00e9videmment pas de s&rsquo;en servir pour accentuer l&rsquo;id\u00e9e que seuls les grands penseurs peuvent philosopher ou qu&rsquo;il faut une connaissance tr\u00e8s approfondie de l&rsquo;histoire de la philosophie avant de s&rsquo;exercer \u00e0 la pratiquer. Il s&rsquo;agit plut\u00f4t d&rsquo;utiliser les avantages de cette histoire, ce qu&rsquo;elle produit en termes de rigueur ou de d\u00e9centrement. En effet, \u00e9tudier l&rsquo;histoire de la philosophie permet de sortir des conceptions actuelles et requiert des capacit\u00e9s tr\u00e8s int\u00e9ressantes pour mener une r\u00e9flexion philosophique. Cela permet de voir que, depuis toujours, on pense avec d&rsquo;autres (et l&rsquo;autre dans ce cas n&rsquo;est pas uniquement son contemporain ou son compagnon de classe, lequel est souvent porteur des m\u00eames pr\u00e9jug\u00e9s ou pr\u00e9conceptions). Cela permet surtout de penser diff\u00e9remment en se rendant compte que les concepts que l&rsquo;on a doivent \u00eatre d\u00e9construits et reconstruits diff\u00e9remment selon les \u00e9poques et les perspectives.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s&rsquo;agit aussi de refuser la distinction entre approche traditionnelle et Nouvelles Pratiques Philosophiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Utilisant la polyvalence du terme \u00ab\u00a0histoire\u00a0\u00bb, nous avons pris un premier parti&nbsp;: renouer avec les strat\u00e9gies narratives auxquelles les enfants sont accoutum\u00e9s et qu&rsquo;ils aiment. Car il y a des histoires \u00e0 raconter, des histoires passionnantes aussi, sur les id\u00e9es con\u00e7ues presque comme des personnages&nbsp;; des histoires o\u00f9 il y a des myst\u00e8res qui alimentent la curiosit\u00e9, des rebondissements, des surprises (la philosophie apr\u00e8s tout d\u00e9construit les \u00e9vidences), comme dans toutes les histoires classiques que l&rsquo;on destine aux enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons choisi de traiter ici de l&rsquo;histoire du mensonge, que nous prenons pour montrer les tensions, les ruptures dans quelques conceptions diff\u00e9rentes du mensonge. Ce n&rsquo;est \u00e9videmment pas un choix arbitraire<a href=\"https:\/\/diotime.lafabriquephilosophique.be\/numeros\/084\/009\/#N1\">1<\/a>. Le concept de v\u00e9rit\u00e9 est un des plus fondamentaux de l&rsquo;histoire de la philosophie. Il nous a d\u00e8s lors sembl\u00e9 pertinent pour aborder diff\u00e9remment l&rsquo;histoire de la philosophie d&rsquo;aborder un concept antagoniste pour penser l&rsquo;histoire des id\u00e9es \u00e0 partir de lui.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;histoire que nous tra\u00e7ons ici de ce concept est aussi li\u00e9e \u00e0 deux langues anciennes, le grec et le latin et \u00e0 trois \u00e9tapes clefs de l&rsquo;histoire du concept\u00a0: la conception que les Grecs ont du <strong>pseudos <\/strong>(Platon, l&rsquo;un des plus grands philosophes grecs, le premier peut \u00eatre avec son ma\u00eetre Socrate, et dont on a pu souligner l&rsquo;influence sur toute l&rsquo;histoire de la philosophie en disant qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un commentaire en bas de page de l&rsquo;oeuvre de Platon)\u00a0; la conception chr\u00e9tienne du <strong>mendacium <\/strong>(Augustin, premier grand penseur chr\u00e9tien, autorit\u00e9 majeure pendant le Moyen-\u00c2ge, c&rsquo;est-\u00e0-dire plus de 1000 ans), et enfin la conception du d\u00e9but de la modernit\u00e9 de la <strong>similatio-<\/strong>dissimulatio que l&rsquo;on trouve chez Francis Bacon (philosophe anglais, p\u00e8re de l&#8217;empirisme moderne, consid\u00e9r\u00e9 comme le fondateur de la m\u00e9thode scientifique et de la science moderne et qui sert \u00e0 penser la question durant toute la modernit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">I) Langage et pens\u00e9e<\/h3>\n\n\n\n<p>On peut commencer ainsi la s\u00e9quence en pr\u00e9sentant les personnages (Pseudos, Mendacium, les fr\u00e8res Simulatio et Dissimulatio&nbsp;; Mensonge est le dernier des personnages (le plus proche de nous, qu&rsquo;on esp\u00e8re regarder enfin vraiment gr\u00e2ce \u00e0 sa diff\u00e9rence avec les autres), de cette histoire du concept de mensonge. Et souligner qu&rsquo;on pense avec des mots et qu&rsquo;on ne pense donc pas de la m\u00eame fa\u00e7on quand on pense dans des langues diff\u00e9rentes. Les linguistes soulignent que la langue arabe contient environ six mille mots concernant les chameaux &#8211; cat\u00e9gories de chameaux selon leurs diff\u00e9rentes fonctions, les mots d\u00e9riv\u00e9s de chameau et des attributs qui lui sont associ\u00e9s, comme les noms de diff\u00e9rentes races, les \u00e9tats de grossesse, etc. Cette richesse de vocabulaire est \u00e9videmment li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;importance du chameau dans la civilisation arabe. De la m\u00eame fa\u00e7on et pour les m\u00eames raisons, il y a une bonne centaine de mots utilis\u00e9s par les Esquimaux pour \u00e9tablir une diff\u00e9renciation entre les aspects multiples de la neige ou de la glace<a href=\"https:\/\/diotime.lafabriquephilosophique.be\/numeros\/084\/009\/#N3\">3<\/a>. Et on sait que la Belgique francophone comporte bien plus de termes pour parler de la pluie et de ses diverses modalit\u00e9s que la France. Cela veut-il dire que nous voyons le monde (dans ce cas, les chameaux, la neige ou la pluie) autrement que ceux qui parlent arabe ou esquimau&nbsp;? Certains linguistes d\u00e9fendent l&rsquo;hypoth\u00e8se que, pour penser aussi finement les chameaux que les Arabes et la neige que les Inuits, un travail de traduction et d&rsquo;affinement du regard nous serait en tout cas n\u00e9cessaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Question&nbsp;: \u00ab\u00a0Connaissez-vous plusieurs langues&nbsp;; des mots que vous ne parvenez pas \u00e0 traduire dans une autre langue (et \u00e7a peut \u00eatre aussi une langue dans la langue&nbsp;: la langue des jeunes par exemple)&nbsp;?\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">II) Activit\u00e9\/ Collecte de questions<\/h3>\n\n\n\n<p>Quelles questions poseriez-vous au sujet du mensonge&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>On s&rsquo;attend \u00e0 des questions morales, du type&nbsp;: peut-on parfois mentir&nbsp;? Est-ce juste de mentir&nbsp;? Quelles sont les cons\u00e9quences (morales) du fait de mentir (m\u00eame une fois)&nbsp;? Etc. On peut aussi demander \u00e0 des enfants d\u00e9j\u00e0 accoutum\u00e9s \u00e0 l&rsquo;exercice du questionnement de poser des questions sur le mensonge.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec les adultes, on pourra probablement souligner la tendance plut\u00f4t morale du questionnement sur le mensonge et demander des questions non morale, \u00e9pist\u00e9mologiques ou m\u00e9taphysiques, telles que&nbsp;: \u00ab\u00a0Ne pas dire la v\u00e9rit\u00e9, est-ce mentir&nbsp;?\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Est-ce possible de mentir en disant en r\u00e9alit\u00e9 quelque chose de vrai&nbsp;?\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Est-ce r\u00e9ellement possible de &lsquo;se mentir \u00e0 soi-m\u00eame'\u00a0\u00bb&nbsp;? \u00ab\u00a0Est-ce qu&rsquo;on peut mentir sans s&rsquo;en rendre compte&nbsp;? \u00ab\u00a0Est-ce qu&rsquo;on sait toujours quand on ment&nbsp;?\u00a0\u00bb, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Si vous ne disposiez pas du mot mensonge, pourriez-vous le concevoir&nbsp;? Comment le nommeriez-vous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">III) Activit\u00e9\/Ni oui, ni non, ni mensonge, ni v\u00e9rit\u00e9<\/h3>\n\n\n\n<p>On organise maintenant une petite discussion philosophique sur base de l&rsquo;une des questions morales et on cherche \u00e0 y r\u00e9pondre<strong> en supprimant le mot \u00ab\u00a0mensonge\u00a0\u00bb<\/strong>, sur les modalit\u00e9s du jeu ni oui, ni non. On peut ajouter une deuxi\u00e8me contrainte au fil de la discussion en supprimant \u00e9galement le mot \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb, s&rsquo;il appara\u00eet tr\u00e8s souvent<a href=\"https:\/\/diotime.lafabriquephilosophique.be\/numeros\/084\/009\/#N4\">4<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Exemple de d\u00e9bat&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>Question de d\u00e9part&nbsp;: \u00ab\u00a0Faut-il parfois mentir&nbsp;?\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>On peut parfois ne pas dire la v\u00e9rit\u00e9 pour ne pas blesser l&rsquo;autre.<\/li>\n\n\n\n<li>Le vocabulaire choisi pour remplacer \u00ab\u00a0mensonge\u00a0\u00bb, c&rsquo;est alors un vocabulaire r\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, plus pr\u00e9cis\u00e9ment au discours qui ne dit pas le vrai.<\/li>\n\n\n\n<li>La discussion peut aussi aboutir \u00e0 choisir le vocabulaire de la tromperie\u00a0:<\/li>\n\n\n\n<li>Imaginons une situation o\u00f9 je ne d\u00e9nonce pas quelqu&rsquo;un qui a fait quelque chose de mal. Qui trompe-t-on au juste\u00a0?<\/li>\n\n\n\n<li>Si on ne d\u00e9nonce pas, on trompe celui \u00e0 qui on ne dit pas la v\u00e9rit\u00e9.<\/li>\n\n\n\n<li>Mais si on d\u00e9nonce, ne trompe-t-on pas celui qui a fait quelque chose qu&rsquo;il ne faut pas d\u00e9noncer\u00a0?<\/li>\n\n\n\n<li>Etc.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Au terme de la discussion, l&rsquo;animateur est amen\u00e9 \u00e0 interroger le groupe sur la diff\u00e9rence entre la question initiale et la question sans le mot \u00ab\u00a0mensonge\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Il peut ensuite rappeler et souligner ce qui a \u00e9t\u00e9 dit et qui est li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;absence du mot mensonge (par quoi il a \u00e9t\u00e9 essentiellement remplac\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p>Ici par exemple, le mot mensonge a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par deux expressions qui renvoient \u00e0 des probl\u00e9matiques assez diff\u00e9rentes&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><strong>1)<\/strong> par la <strong>tromperie <\/strong>(faut-il parfois tromper&nbsp;?). \u00c0 quoi ou \u00e0 qui sert la tromperie&nbsp;? N&rsquo;y a-t-il pas un bien sup\u00e9rieur (peut-\u00eatre m\u00eame une v\u00e9rit\u00e9) qui justifierait qu&rsquo;on trompe parfois&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;enjeu est clairement moral&nbsp;: mentir, ici, c&rsquo;est trahir une confiance et la probl\u00e9matique peut \u00eatre celle des conditions de la confiance&nbsp;: peut-\u00eatre faut-il m\u00e9riter cette confiance&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2)<\/strong> L&rsquo;autre notion de remplacement du mensonge dans ce d\u00e9bat \u00e9tait l&rsquo;<strong> absence de v\u00e9rit\u00e9 dans le discours<\/strong>. Mentir, c&rsquo;est dire quelque chose qui est faux, mais aussi risquer de s&rsquo;\u00e9loigner de l&rsquo;effort, de la volont\u00e9 d&rsquo;\u00eatre ad\u00e9quat, de correspondre fid\u00e8lement \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 observ\u00e9e. Et c&rsquo;est toujours une perte. \u00catre dans le faux, dans l&rsquo;erreur, n&rsquo;est jamais un avantage. Et la probl\u00e9matique est alors assez diff\u00e9rente, elle n&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment plus morale, mais plut\u00f4t \u00e9pist\u00e9mologique&nbsp;: comment atteindre le vrai, \u00e0 quelles conditions, comment distinguer le vrai du faux&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Nous soulignons ici qu&rsquo;il y avait un d\u00e9calage entre apprendre \u00e0 dire la v\u00e9rit\u00e9 et apprendre \u00e0 ne pas mentir. Prenons l&rsquo;exemple de la petite fille de l&rsquo;un d&rsquo;entre nous, Judith quatre ans et demi, qui dit n&rsquo;importe quoi, mais pas sp\u00e9cialement pour mentir, juste parce que l&rsquo;accroche \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;est pas \u00e9vidente ou qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas forc\u00e9ment de distinction \u00e0 certains moments entre le r\u00e9el et l&rsquo;imaginaire&nbsp;: \u00ab\u00a0j&rsquo;ai fait \u00e7a \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole\u00a0\u00bb. Or, on sait que c&rsquo;est faux, mais ce n&rsquo;est pas pour tromper les parents, ne pas dire ce qui s&rsquo;est vraiment pass\u00e9. On ne peut mentir que lorsqu&rsquo;on sait alors qu&rsquo;on dit quelque chose de faux pour cacher quelque chose ou pour tromper l&rsquo;autre.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">IV) Une approche historique du mensonge<\/h3>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui, on pense presque n\u00e9cessairement la question du mensonge depuis un point de vue moral&nbsp;: a-t-on le droit de mentir parfois&nbsp;? Dans quelles conditions&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est une approche qui date d&rsquo;une \u00e9poque&nbsp;: la pens\u00e9e chr\u00e9tienne, \u00e0 partir d&rsquo;Augustin, et qui a toute une histoire avec quelques grands noms de philosophes, comme celui de Kant, par exemple. Dans un d\u00e9bat sur le droit de mentir qui l&rsquo;opposerait \u00e0 Benjamin Constant, Kant condamne de fa\u00e7on absolue le mensonge&nbsp;: on ne doit jamais mentir, quelles que soient les circonstances, parce qu&rsquo;aucune soci\u00e9t\u00e9 ne tiendrait sur la possibilit\u00e9 m\u00eame du mensonge.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut d\u00e9j\u00e0 en dire un mot pour d\u00e9finir la notion en la situant dans le temps&nbsp;: notre d\u00e9finition pourrait \u00eatre celle qu&rsquo;Augustin donne&nbsp;: pour lui, mentir, c&rsquo;est dire quelque chose qu&rsquo;on croit \u00eatre faux<strong> avec l&rsquo;intention de tromper l&rsquo;interlocuteur<\/strong>. Le terme \u00ab\u00a0mensonge\u00a0\u00bb existe cette fois sp\u00e9cifiquement, et il d\u00e9finit pr\u00e9cis\u00e9ment la volont\u00e9 de tromper, que celle-ci soit efficace ou non. Ce qui compte dans le mensonge, ce n&rsquo;est pas l&rsquo;erreur, mais l&rsquo;intention de tromper&nbsp;: \u00ab\u00a0C&rsquo;est par l&rsquo;intention de l&rsquo;esprit et non par la v\u00e9rit\u00e9 ou la fausset\u00e9 des choses en elles-m\u00eames qu&rsquo;il faut juger si quelqu&rsquo;un ment ou ne ment pas\u00a0\u00bb (Augustin, <em>De Mendacio<\/em>, III, 3). Pour mentir, il faut donc bien \u00eatre conscient qu&rsquo;on dit quelque chose qu&rsquo;on pense faux.<\/p>\n\n\n\n<p>Notez que cette explication peut venir plus tard&nbsp;; nous la reprenons ici parce que la discussion pr\u00e9c\u00e9dente avait permis de mettre au jour la diff\u00e9rence entre la volont\u00e9 de coller au r\u00e9el et d&rsquo;\u00eatre dans la v\u00e9rit\u00e9 et la possibilit\u00e9 de mentir parce qu&rsquo;on a conscience de dire autre chose que ce qu&rsquo;on pense ou quelque chose qu&rsquo;on pense \u00eatre faux.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous allons maintenant nous d\u00e9placer ailleurs, comme au th\u00e9\u00e2tre dans un d\u00e9cor d&rsquo;antan, avec des personnages \u00e9trangers pour nous, que nous ne croiserons pas dans la rue en sortant&#8230; Il y a un int\u00e9r\u00eat non n\u00e9gligeable \u00e0 se t\u00e9l\u00e9-transporter dans l&rsquo;histoire&nbsp;: se rendre compte que ce qu&rsquo;on pense aujourd&rsquo;hui d\u00e9pend de l&rsquo;\u00e9poque dans laquelle on est, que ce n&rsquo;est pas \u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb, plus vrai (en philosophie du moins) que ce que croyaient d&rsquo;autres gens dans d&rsquo;autres soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l&rsquo;Antiquit\u00e9, le mot mensonge n&rsquo;existe pas comme tel. On parle de<strong> pseudos<\/strong>, qui signifie l&rsquo;erreur \u00e0 la fois intentionnelle et non intentionnelle. Le probl\u00e8me du pseudos n&rsquo;est pas uniquement ni m\u00eame fondamentalement moral&nbsp;: c&rsquo;est de l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 qu&rsquo;il est question.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pour penser \u00ab\u00a0grec\u00a0\u00bb, il faudra se d\u00e9tacher d&rsquo;une approche seulement morale du mensonge.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi cela peut-il \u00eatre int\u00e9ressant&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La morale impose une obligation li\u00e9e au bien &#8211; on doit faire ceci, il est interdit de faire cela &#8211; qui ne permet pas de penser. Par exemple, \u00ab\u00a0On doit trier ses d\u00e9chets\u00a0\u00bb&nbsp;; on ne peut si facilement penser et discuter r\u00e9ellement de cette question \u00e9cologique. On peut penser les impacts de l&rsquo;homme sur la plan\u00e8te, les autres esp\u00e8ces, mais il y a certaines questions taboues qui montrent que c&rsquo;est un th\u00e8me moral. Prenons l&rsquo;exemple suivant&nbsp;: faut-il qu&rsquo;il y ait moins d&rsquo;hommes&nbsp;? Peut-on discuter rationnellement de l&rsquo;impact de la disparition de l&rsquo;homme&nbsp;? Ne serait-il pas int\u00e9ressant que l&rsquo;homme disparaisse ou que l&rsquo;on r\u00e9duise fortement l&rsquo;esp\u00e8ce humaine (et comment&nbsp;?) &#8211; plut\u00f4t que de ne penser que depuis les petites \u00e9pargnes d&rsquo;\u00e9nergies que chaque humain est capable et responsable de faire&nbsp;? Et peut-on penser aussi l&rsquo;impact n\u00e9gatif des efforts \u00e9cologiques de l&rsquo;homme&nbsp;? Il y a l\u00e0 beaucoup d&rsquo;impens\u00e9s, beaucoup d&rsquo;impensables, pour des raisons morales.<\/p>\n\n\n\n<p>En quoi la morale g\u00e9n\u00e8re de l&rsquo;impensable&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Certaines hypoth\u00e8ses charg\u00e9es \u00e9motionnellement ne peuvent \u00eatre envisag\u00e9es &#8211; on condamne jusqu&rsquo;\u00e0 la possibilit\u00e9 de les penser m\u00eame fictivement, en dehors d&rsquo;une r\u00e9alisation concr\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">V) Activit\u00e9\/Exercice d&rsquo;immoralit\u00e9<\/h3>\n\n\n\n<p>Pour r\u00e9ussir \u00e0 sortir de la perspective morale, nous avons mis au point un petit exercice&nbsp;: le concours d&rsquo;immoralit\u00e9. Il s&rsquo;agit bien d&rsquo;immoralit\u00e9, non d&rsquo;amoralit\u00e9. La peur de l&rsquo;immoralit\u00e9 et le d\u00e9sir d&rsquo;\u00eatre moral, de bien faire, peuvent constituer un obstacle \u00e0 la pens\u00e9e philosophique et emp\u00eacher de comprendre certaines notions ou certains auteurs qui ne pensent pas en ces termes. Cet exercice est particuli\u00e8rement pertinent avec des enseignants d&rsquo;EMC (Education Morale et Civique) en France ou CPC (Cours de Philosophie et Citoyennet\u00e9 en Belgique), o\u00f9 la philosophie peut \u00eatre instrumentalis\u00e9e au profit de l&rsquo;instruction civique et les questions existentielles se r\u00e9duire \u00e0 des questions morales, d\u00e9laissant d&rsquo;autres champs philosophiques comme l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie, la m\u00e9taphysique ou la logique. Pour approcher l&rsquo;amoralit\u00e9, il nous a par cons\u00e9quent sembl\u00e9 pertinent de rendre ludique et joyeuse l&rsquo;immoralit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Quel est le comportement ou l&rsquo;id\u00e9e qui vous para\u00eet la plus immorale&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est bien un concours.<\/p>\n\n\n\n<p>Chacun propose autant d&rsquo;id\u00e9es qu&rsquo;il veut. Une premi\u00e8re discussion est organis\u00e9e pour d\u00e9terminer ensemble l&rsquo;id\u00e9e qui gagne le concours. On peut \u00e9ventuellement en combiner plusieurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s le choix de l&rsquo;id\u00e9e victorieuse, le traitement de la proposition se fait avec<strong> l&rsquo;intervention du Philonaute<\/strong>&nbsp;: \u00ab\u00a0Pourquoi est-ce immoral&nbsp;?\u00a0\u00bb, alors que sur sa plan\u00e8te, c&rsquo;est tout \u00e0 fait normal, banal m\u00eame. Le Philonaute incarne de fa\u00e7on radicale l&rsquo;\u00c9tranger qui questionne les habitudes morales, les tabous, avec une sorte de na\u00efvet\u00e9 compl\u00e8te. Par exemple, \u00e9tant donn\u00e9 que l&rsquo;absence de gaspillage et le z\u00e9ro d\u00e9chet semblent une bonne id\u00e9e, ne serait-il pas plus logique, comme chez le Philonaute, de<strong> manger les morts<\/strong>&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le questionnement peut porter sur les points suivants&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>Cela a-t-il toujours et partout \u00e9t\u00e9 immoral&nbsp;? N&rsquo;y a-t-il pas une \u00e9poque (r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;histoire), une soci\u00e9t\u00e9 (r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;anthropologie) ou un auteur (une utopie) pour lesquels cette id\u00e9e \u00e9tait acceptable, voire m\u00eame souhaitable&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Cette discussion peut \u00eatre \u00e9ventuellement nourrie par d&rsquo;autres exemples comme&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>la p\u00e9dophilie<\/strong>, reconnue tr\u00e8s r\u00e9cemment comme probl\u00e9matique\u00a0;<\/li>\n\n\n\n<li><strong>le viol<\/strong>, terme apparu au cours du XVIe si\u00e8cle.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Manger des \u00eatres humains ou nourrir des animaux avec des \u00eatres humains para\u00eet \u00eatre un tabou universel, mais dans certains cas (accident d&rsquo;avion, guerre) ou dans certaines soci\u00e9t\u00e9s, l&rsquo;anthropophagie peut se pratiquer. Chez les Azt\u00e8ques, par exemple, le guerrier mange le coeur d&rsquo;un ennemi tu\u00e9. C&rsquo;est un rituel qui permet un rapprochement avec les divinit\u00e9s. Durant la guerre du Vietnam (1959-1975), des soldats Vi\u00eat-Cong ing\u00e8rent le foie de leurs ennemis pour s&rsquo;approprier leur force &#8211; on appelle cette pratique l'\u00a0\u00bbexocannibalisme\u00a0\u00bb (on mange les ennemis, les ext\u00e9rieurs).<\/p>\n\n\n\n<p>Il existe aussi des pratiques d'\u00a0\u00bbendocannibalisme\u00a0\u00bb. Le terme d\u00e9signe le fait d&rsquo;ing\u00e9rer les restes de quelqu&rsquo;un de la m\u00eame tribu, \u00e0 savoir un parent d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Le proc\u00e9d\u00e9 consiste parfois \u00e0 r\u00e9duire en poudre les ossements du d\u00e9funt (cens\u00e9s contenir les \u00e9l\u00e9ments vitaux de l&rsquo;esprit de la personne morte) auxquels on ajoute de la bi\u00e8re de manioc pour faire boire la mixture aux proches parents. Parfois, c&rsquo;est le cerveau et\/ou le coeur, si\u00e8ges suppos\u00e9s de l&rsquo;\u00e2me du disparu, qu&rsquo;on ing\u00e8re \u00e9galement, comme dans les pratiques d&rsquo;exocannibalisme et pour les m\u00eames raisons. Il est av\u00e9r\u00e9 \u00e9galement que certaines Chinoises mangent leur embryon ou leur foetus apr\u00e8s une fausse couche.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez les Bataks de Sumatra, l&rsquo;anthropophagie fait partie du syst\u00e8me judiciaire p\u00e9nal. Sont condamn\u00e9s \u00e0 \u00eatre mang\u00e9s vivants\u00a0: les personnes qui commettent un vol au milieu de la nuit, les prisonniers de guerre, ceux appartenant \u00e0 la m\u00eame tribu qui se marient ensemble, ceux qui se rendent coupables d&rsquo;adult\u00e8re, ceux qui attaquent tra\u00eetreusement un village, une maison ou une personne. Le condamn\u00e9 est alors consomm\u00e9 seulement par les hommes, la chair humaine \u00e9tant interdite aux femme.<\/p>\n\n\n\n<p>Notez qu&rsquo;on a tendance \u00e0 chercher l&rsquo;anthropophagie tr\u00e8s loin dans le temps (chez les hommes de N\u00e9andertal par exemple), ou tr\u00e8s loin dans l&rsquo;espace (chez les peuplades primitives d&rsquo;Afrique, d&rsquo;Amazonie ou d&rsquo;Oc\u00e9anie), comme si l&rsquo;Occident \u00e9tait purement civilis\u00e9&#8230; Ce constat devrait d\u00e9j\u00e0 permettre une premi\u00e8re approche critique du tabou&nbsp;: ne sert-il pas simplement \u00e0 faire passer au bon endroit la fronti\u00e8re du civilis\u00e9 (\u00e0 savoir toujours nous) et du barbare&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;inceste est un autre tabou. Mais il souffre \u00e9galement des exceptions&nbsp;: il est admis chez les \u00c9gyptiens, comme dans les grandes lign\u00e9es (sang bleu = m\u00eame sang, consanguinit\u00e9, on n&rsquo;est quand m\u00eame pas si loin de l&rsquo;inceste) ou dans des textes sacr\u00e9s (dans la Bible, Laban couche avec ses deux filles).<\/p>\n\n\n\n<p>Cette discussion est d&rsquo;autant plus int\u00e9ressante \u00e0 mener avec des adultes ayant la charge d&rsquo;enfants, dans la mesure o\u00f9 ils se donnent volontiers la charge d&rsquo;une \u00e9ducation morale identifi\u00e9e un peu vite au fait de v\u00e9hiculer d&rsquo;\u00e9videntes condamnations morales plut\u00f4t que d&rsquo;encourager une r\u00e9elle r\u00e9flexion sur ces questions.<\/p>\n\n\n\n<p>Et le mensonge&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Il m&rsquo;a menti !\u00a0\u00bb. Est-ce un tabou&nbsp;? Est-ce condamn\u00e9 moralement&nbsp;? Pourquoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">VI) Le Pseudos de Platon<\/h3>\n\n\n\n<p>Dans l&rsquo;Antiquit\u00e9, le mensonge n&rsquo;\u00e9tait pas condamn\u00e9 moralement !<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons d\u00e9j\u00e0 annonc\u00e9 que le terme existant pour parler de mensonge, c&rsquo;est pseudos (comme dans les termes \u00ab\u00a0pseudonyme\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0un pseudo\u00a0\u00bb). Le pseudos, c&rsquo;est le faux&nbsp;; c&rsquo;est l&rsquo;erreur, qu&rsquo;elle soit volontaire ou non. L&rsquo;important, ce n&rsquo;est pas l&rsquo;intention de tromper, mais le fait d&rsquo;\u00eatre ou pas dans le faux. Le sens du terme pseudos ne recoupe donc pas enti\u00e8rement celui du terme mensonge. Car on peut dire un mensonge et ne pas tromper effectivement. Ce serait le cas si on croit dire quelque chose de faux, mais que cette chose est vraie, parce qu&rsquo;on commet soi-m\u00eame une erreur. Ce serait aussi le cas si on affirme quelque chose de faux sans \u00eatre cru par les interlocuteurs. Car on peut dire un mensonge et ne pas tromper effectivement, notamment parce qu&rsquo;on croyait dire une erreur, mais que ce qu&rsquo;on affirme est en fait vrai et qu&rsquo;on est cru ou bien parce qu&rsquo;on a dit quelque chose de faux et qu&rsquo;on n&rsquo;est pas cru.<\/p>\n\n\n\n<p>Le probl\u00e8me de Platon \u00e0 propos du pseudos, c&rsquo;est l&rsquo;efficacit\u00e9&nbsp;: est-ce qu&rsquo;on trompe effectivement&nbsp;? On peut toujours dire toutes les choses fausses qu&rsquo;on veut, l&rsquo;important, c&rsquo;est qu&rsquo;elles trompent ou pas ceux \u00e0 qui elles sont destin\u00e9es. Ce probl\u00e8me est plus large&nbsp;: l&rsquo;\u00e9ducation doit \u00eatre une \u00e9ducation \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 et il faut d\u00e9noncer et se m\u00e9fier de toutes les formes de pseudos qui <strong>induisent <\/strong>en erreur les jeunes, comme il faut se m\u00e9fier des v\u00e9rit\u00e9s \u00e9nonc\u00e9es qui n&rsquo;ont pas d&rsquo;effets parce qu&rsquo;elles ne sont pas entendues, comprises ou crues.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pr\u00e9cision&nbsp;: le mythe et la v\u00e9rit\u00e9 chez Platon<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il est fr\u00e9quent qu&rsquo;on s&rsquo;appuie sur des mythes platoniciens comme support d&rsquo;une discussion philosophique, mais on ne conna\u00eet rien du statut du mythe chez Platon. Si c&rsquo;est un pseudos, ne serait-il pas compl\u00e8tement paradoxal de les utiliser&nbsp;?&#8230;<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Activit\u00e9\/Plan de discussion<\/h4>\n\n\n\n<p>Pourquoi vous raconte-t-on des histoires&nbsp;? Lorsqu&rsquo;on vous raconte des histoires, est-on en train de vous mentir&nbsp;? Y a-t-il une diff\u00e9rence (et si oui laquelle) entre raconter une histoire et dire un mensonge&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Anneau de Gyg\u00e8s\/mythe de la caverne (ceux qu&rsquo;on a souvent vus en classe ou en animation philo avec des enfants)&nbsp;: est-ce un mensonge qu&rsquo;on vous raconte&nbsp;? \u00cates-vous tromp\u00e9s, induits en erreur&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>S&rsquo;il y a une v\u00e9rit\u00e9, quelle est-elle&nbsp;? Y a-t-il des \u00e9l\u00e9ments vrais ou est-ce une m\u00e9taphore de quelque chose de vrai&nbsp;? Quel est l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de ces mythes et des histoires&nbsp;? Les mensonges ont-ils les m\u00eames int\u00e9r\u00eats&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 tester pour pouvoir jongler avec des sens diff\u00e9rents et des probl\u00e9matiques diff\u00e9rentes (c&rsquo;est un geste philosophique essentiel)&nbsp;: le mythe\/l&rsquo;histoire racont\u00e9e sont-ils des<strong> mensonges<\/strong>? Sont-ils des<strong> pseudos<\/strong>&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le mythe nous appara\u00eet classiquement \u00eatre un \u00ab\u00a0semblant\u00a0\u00bb, mais de quoi&nbsp;? De la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;? On raconterait la r\u00e9alit\u00e9\/le vrai, en la transformant, en la m\u00e9taphorisant&nbsp;? Y a-t-il alors une similitude entre le discours mythique et la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;? La v\u00e9rit\u00e9, peut-\u00eatre&nbsp;? De quelle v\u00e9rit\u00e9 parle-t-on alors&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce qu&rsquo;un <strong>mythe <\/strong>dit quelque chose de vrai&nbsp;? Est-ce qu&rsquo;un <strong>pseudos <\/strong>peut dire quelque chose de vrai&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Si oui, quel est l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de recourir au mythe ou au pseudos&nbsp;? N&rsquo;est-ce pas un d\u00e9tour plut\u00f4t que de dire le vrai directement&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Quelles que soient les r\u00e9ponses, elles peuvent \u00eatre rapport\u00e9es \u00e0 l&rsquo;histoire&nbsp;: elles sont les lectures qu&rsquo;on peut se faire aujourd&rsquo;hui du mythe et de l&rsquo;utilit\u00e9 de raconter des histoires aux enfants ou aux adultes, car les romans, les films sont aussi des histoires racont\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Qu&rsquo;est-ce que la v\u00e9rit\u00e9 pour Platon&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La conception de la v\u00e9rit\u00e9 chez Platon &#8211; ou plut\u00f4t la conception traditionnelle de la v\u00e9rit\u00e9 &#8211; est li\u00e9e au mot \u00ab\u00a0al\u00e8theia\u00a0\u00bb. Elle consiste \u00e0 enlever un voile sur ce qui est voil\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, les mythes chez Platon sont des mensonges (ce n&rsquo;est manifestement pas \u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb), mais qui produisent des effets de v\u00e9rit\u00e9. Par une histoire manifestement fictive, il est possible de faire passer des id\u00e9es vraies (comme le mythe de la caverne permet de faire passer une id\u00e9e vraie sur ce qu&rsquo;est la philosophie et les difficult\u00e9s que rencontre le philosophe).<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Voyez-vous d&rsquo;autres choses, qui ne sont pas vraies et qui produisent aussi des effets de v\u00e9rit\u00e9&nbsp;? Est-ce que la v\u00e9rit\u00e9 elle-m\u00eame, directe, aurait pu produire les m\u00eames effets&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">VII) Augustin&nbsp;: De mendacio<\/h3>\n\n\n\n<p><strong>Question&nbsp;: \u00c0 quelle notion s&rsquo;oppose la notion de mensonge&nbsp;?<\/strong> <strong>Est-ce \u00e0 la franchise&nbsp;? \u00c0 la sinc\u00e9rit\u00e9&nbsp;? \u00c0 la v\u00e9rit\u00e9&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait faire une histoire des couples d&rsquo;oppos\u00e9s, qui ne sont pas les m\u00eames dans la Gr\u00e8ce et dans le Moyen \u00c2ge latin et chr\u00e9tien. Dire un <strong>pseudos <\/strong>s&rsquo;oppose ainsi en grec \u00e0 dire le vrai, \u00e0 la <strong>franchise <\/strong>(c&rsquo;est-\u00e0-dire s&rsquo;oppose \u00e0 la<strong> parrhesia<\/strong>, qui est le courage de dire la v\u00e9rit\u00e9 quand c&rsquo;est risqu\u00e9 de le faire)&nbsp;; la conscience est alors fix\u00e9e sur la recherche du plus vrai. Le<strong> Mendacium<\/strong>, en revanche, s&rsquo;oppose \u00e0 la<strong> sinc\u00e9rit\u00e9<\/strong>. Avec la<strong> sinceritas<\/strong>, il ne s&rsquo;agit plus de dire le vrai, mais de dire ce qu&rsquo;on pense. La conscience n&rsquo;a plus n\u00e9cessairement de lien avec le vrai ou le faux. Elle se fixe sur l&rsquo;id\u00e9e de <strong>ne pas <\/strong>vouloir tromper&nbsp;: \u00ab\u00a0Ce n&rsquo;est pas mentir que de dire une chose fausse si l&rsquo;on croit qu&rsquo;elle est vraie\u00a0\u00bb (Augustin, <em>De Mendacio<\/em>, III, 3).<\/p>\n\n\n\n<p>On se trouve cette fois dans une approche purement morale qui condamne absolument le mensonge au nom de l&rsquo;intention de tromper.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Activit\u00e9\/Exercice de pens\u00e9e<\/h4>\n\n\n\n<p><strong>Si tout le monde ment, dans quel monde vit-on&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Exercice de mensonge&nbsp;:<\/strong> par deux, durant une dizaine de minutes, discutez comme si vous vous rencontriez. Aucune des phrases que vous dites ne peut \u00eatre vraie. \u00c0 d\u00e9faut, il faut essayer de mentir le plus possible.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>D\u00e9briefing&nbsp;:<\/strong> Est-il facile de mentir&nbsp;? \u00cates-vous parvenu \u00e0 mentir \u00e0 chaque phrase, souvent, r\u00e9guli\u00e8rement, parfois&#8230;&nbsp;? Quel effet produit la consigne du mensonge&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Augustin, la possibilit\u00e9 m\u00eame de mentir ruine le fondement de la soci\u00e9t\u00e9. Le langage est une convention. Ce qui fait tenir une convention, c&rsquo;est la confiance dans le fait qu&rsquo;on dit ce qu&rsquo;on pense. On ne peut pas utiliser le langage pour dire autre chose que ce qu&rsquo;on pense sans risquer de ruiner l&rsquo;int\u00e9r\u00eat m\u00eame du langage.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, Kant aboutira \u00e0 la m\u00eame id\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Autre exercice <\/strong>: pendant cinq minutes, en petits groupes de deux ou trois, on discute sur une th\u00e9matique et l&rsquo;on va glisser r\u00e9guli\u00e8rement des choses que l&rsquo;on croit au moins partiellement fausses&nbsp;; elles ne doivent pas \u00eatre manifestes&nbsp;; on doit pouvoir croire un minimum \u00e0 ce que vous dites.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Questions pour animer le d\u00e9briefing<\/strong> <em>&nbsp;:<\/em><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Savoir que l&rsquo;autre a la possibilit\u00e9 de mentir (c&rsquo;est la consigne ici) change-t-il (et en quoi) votre rapport \u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9 dit dans la discussion\u00a0?<\/li>\n\n\n\n<li><strong>Mentir est-il un plaisir\u00a0? Est-ce difficile\u00a0?<\/strong><\/li>\n\n\n\n<li><strong>Cela ruine-t-il les fondements de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0? Que change le fait que l&rsquo;autre sait qu&rsquo;on ment\u00a0?<\/strong> Chacun ment, mais aussi sait que l&rsquo;autre ment. Pourrait-on organiser un groupe ou une relation sur cette base\u00a0? Le mensonge est multiple, alors qu&rsquo;il n&rsquo;y a qu&rsquo;une seule v\u00e9rit\u00e9. On ne peut donc pas pr\u00e9voir ce qui va se faire, parce que soi comme l&rsquo;autre peut mentir sur n&rsquo;importe quel aspect, parfois seulement partiellement, parfois non, etc. <strong>Le mensonge ou la possibilit\u00e9 de mentir provoque-t-elles une ins\u00e9curit\u00e9 r\u00e9elle\u00a0? Qu&rsquo;est-ce qui change dans la relation dans ce cas\u00a0?<\/strong><\/li>\n\n\n\n<li>On dit que sur Facebook et Internet de tr\u00e8s nombreuses personnes mentent sur leur identit\u00e9, leurs id\u00e9es, leurs vies. <strong>On a beau le savoir th\u00e9oriquement, pourquoi fait-on comme si ce qui \u00e9tait dit \u00e9tait vrai\u00a0? Et dans la vie de tous les jours aussi, o\u00f9 rien ne nous garantit que nos proches ne nous mentent pas, pourquoi \u00e9carte-t-on cette id\u00e9e\u00a0?<\/strong><br>En fait, il est presque impossible de ne pas identifier la personne avec son discours. Des \u00e9tudes ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es sur la question<a href=\"https:\/\/diotime.lafabriquephilosophique.be\/numeros\/084\/009\/#N9\">9<\/a>. Par exemple, on demande \u00e0 des personnes d&rsquo;\u00e9crire, puis de lire, un texte pro ou anti-Castro. On demande ensuite \u00e0 d&rsquo;autres volontaires de d\u00e9terminer si les lecteurs sont pro ou anti-Castro. Bien entendu, ils consid\u00e8rent pro ou anti-Castro les personnes en fonction du texte lu. On refait ensuite l&rsquo;exp\u00e9rience en insistant sur le fait que les textes sont attribu\u00e9s au hasard. Or, les volontaires continuent de penser que l&rsquo;auteur du premier texte \u00e9tait un pro-castriste convaincu, et le second un opposant au r\u00e9gime. Pourtant, on leur avait bien pr\u00e9cis\u00e9 que les auteurs avaient d\u00fb r\u00e9diger un texte de fa\u00e7on arbitraire, que cela corresponde \u00e0 leurs id\u00e9es ou non. Mais rien n&rsquo;y fait\u00a0: ils ont le r\u00e9flexe d&rsquo;attribuer ce qu&rsquo;ils entendent \u00e0 des caract\u00e9ristiques intrins\u00e8ques de la personne&#8230;<br>Cette exp\u00e9rience r\u00e9v\u00e8le \u00e0 quel point nous avons une tendance forte \u00e0 attribuer les actes d&rsquo;une personne \u00e0 son caract\u00e8re profond, plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 des circonstances qui pourraient la pousser \u00e0 agir de telle ou telle mani\u00e8re. C&rsquo;est ce que les psychologues appellent l&rsquo;erreur fondamentale d&rsquo;attribution\u00a0: nous n\u00e9gligeons l&rsquo;impact de la situation sur les comportements.<br>Cela montre donc que, m\u00eame si on sait que la personne peut mentir, on va avoir tendance \u00e0 consid\u00e9rer comme vrai ce qu&rsquo;elle dit.<\/li>\n\n\n\n<li>Les indices de la simulation. \u00cates-vous parvenus \u00e0 d\u00e9terminer quand l&rsquo;autre mentait\u00a0? \u00c0 quels indices le rep\u00e9rez-vous\u00a0? Est-ce par le langage lui-m\u00eame (mentir exige de faire tr\u00e8s attention \u00e0 la coh\u00e9rence) ou par des indices non verbaux\u00a0? Dans la vie, rep\u00e9rez-vous qu&rsquo;on vous ment\u00a0? Si oui, gr\u00e2ce \u00e0 quels indices\u00a0?<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">VIII) Francis Bacon (XVIIe si\u00e8cle)&nbsp;: secret, dissimulation, simulation<\/h3>\n\n\n\n<p>L&rsquo;importance morale de dire la v\u00e9rit\u00e9 s&rsquo;impose jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui. Pourtant, au d\u00e9but de l&rsquo;\u00e9poque moderne, certains auteurs remettent en question le bien-fond\u00e9 de l&rsquo;interdit du mensonge. Un philosophe tr\u00e8s connu, qui fait scandale, est Machiavel. Il n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 affirmer qu&rsquo;il est l\u00e9gitime pour le prince de mentir \u00e0 la population, qu&rsquo;il lui est g\u00e9n\u00e9ralement indispensable de faire para\u00eetre comme moral les actions qu&rsquo;il m\u00e8ne, m\u00eame si elles sont faites par pur pragmatisme. <em>Le Prince <\/em>de Machiavel, ouvrage dans lequel il donne des conseils au monarque (il faut aujourd&rsquo;hui entendre par l\u00e0 tout homme politique), est tr\u00e8s ambigu&nbsp;: certains pensent qu&rsquo;il affirme r\u00e9ellement qu&rsquo;un dirigeant doit mentir si cela arrange ses int\u00e9r\u00eats ou si cela l&rsquo;aide \u00e0 mener sa politique&nbsp;; d&rsquo;autres pensent que, si tel \u00e9tait son but, il n&rsquo;aurait pas eu besoin de publier son ouvrage, qu&rsquo;il lui aurait suffi de quelques copies et que, par cons\u00e9quent, l&rsquo;ouvrage sert \u00e0 montrer au peuple que le dirigeant n&rsquo;est pas ce qu&rsquo;il pr\u00e9tend \u00eatre et qu&rsquo;il ment.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est \u00e9videmment la lecture litt\u00e9rale qui va \u00eatre aujourd&rsquo;hui la plus retenue&nbsp;: Machiavel conseillant le mensonge aux puissants. Depuis sa publication, l&rsquo;auteur est fortement critiqu\u00e9, tout particuli\u00e8rement par le monde chr\u00e9tien (la quasi-totalit\u00e9 du monde de son temps et des si\u00e8cles successifs), mais il va aussi influencer de nombreux penseurs au si\u00e8cle suivant.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi Bacon, va modifier la donne en pr\u00e9sentant non plus une opposition entre le mensonge et la v\u00e9rit\u00e9, mais une conception en trois termes&nbsp;: le secret, la dissimulation et la simulation.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet art de se voiler et de se cacher est susceptible de trois modes ou degr\u00e9s\u00a0: le premier est celui d&rsquo;un homme r\u00e9serv\u00e9, discret et silencieux, qui ne donne point de prise sur lui et ne se laisse pas deviner\u00a0; le second est cette sorte de dissimulation que je qualifie de n\u00e9gative\u00a0; c&rsquo;est celle d&rsquo;un homme qui, \u00e0 l&rsquo;aide de certains signes ou indices trompeurs, r\u00e9ussit \u00e0 para\u00eetre tout autre qu&rsquo;il n&rsquo;est r\u00e9ellement. Le troisi\u00e8me degr\u00e9 est celui de la dissimulation positive ou affirmative, et propre \u00e0 celui qui feint express\u00e9ment et se dit formellement tout autre qu&rsquo;il n&rsquo;est\u00a0; c&rsquo;est la feinte ou l&rsquo;artifice proprement dit.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces trois niveaux se rapprochent tous davantage du mensonge que de la v\u00e9rit\u00e9 ou de la sinc\u00e9rit\u00e9. De ce fait, une partie du mensonge devient positif. En effet, Bacon se place imm\u00e9diatement sur le terrain de la morale, mais il nuance le jugement \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du mensonge, car le secret est quasiment toujours vu de mani\u00e8re positive et la simulation presque toujours n\u00e9gative. Quant \u00e0 la dissimulation, qui se trouve entre les deux, elle peut aussi bien \u00eatre positive que n\u00e9gative.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est en fait tr\u00e8s important de pouvoir garder les secrets confi\u00e9s et celui qui en sera capable sera vu comme tr\u00e8s positif en soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Notons, \u00e0 ce propos, que c&rsquo;est \u00e0 cette \u00e9poque que na\u00eet la fonction de secr\u00e9taire, dont le terme m\u00eame \u00e9voque celui qui est capable de garder les secrets. Pourtant, garder un secret &#8211; que ce soit le sien ou celui d&rsquo;autrui &#8211; c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 mentir. C&rsquo;est ce qu&rsquo;on nomme le mensonge par omission&nbsp;: on retient la v\u00e9rit\u00e9, on se retient de la dire, m\u00eame si elle nous est demand\u00e9e. C&rsquo;est aussi au d\u00e9but de l&rsquo;\u00e9poque moderne que l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une vie priv\u00e9e s&rsquo;instaure. Jusqu&rsquo;alors, il semble que tout ce que l&rsquo;on fait en priv\u00e9, dirait-on aujourd&rsquo;hui, est con\u00e7u comme devant et pouvant se faire en public. L&rsquo;expression de vie priv\u00e9e n&rsquo;existant pas encore, Montaigne parle de l&rsquo;arri\u00e8re-boutique, lieu o\u00f9 certaines choses se disent entre proches.<\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce que quelque chose qu&rsquo;on pense et qu&rsquo;on dit en priv\u00e9, avec des proches, doit pouvoir se dire en public&nbsp;? Qu&rsquo;est-ce que vous ne diriez pas en public, mais qui se dit volontiers en priv\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Cette question est plus actuelle qu&rsquo;on ne le pense car, depuis quelques d\u00e9cennies, les m\u00e9dias sociaux et la t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9 modifient fortement les rapports entre vie priv\u00e9e et vie publique. Dans les uns comme dans les autres, la vie priv\u00e9e s&rsquo;expose en public.<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait croire que Bacon se contente de retracer diff\u00e9remment les lignes de la morale, certaines parties du mensonge et de la dissimulation devenant positive. C&rsquo;est ce qui appara\u00eet d&rsquo;abord. Toutefois, la question n&rsquo;est pas si simple. En effet, pour garder un secret, il faut parfois feindre de ne pas en avoir, car \u00ab\u00a0il ne faut pas non plus que le visage pr\u00e9vienne la langue ou r\u00e9v\u00e8le ce que l&rsquo;on veut taire\u00a0\u00bb (p. 29). Le secret implique donc un faire-semblant, ce qui correspond davantage au troisi\u00e8me degr\u00e9, celui de la simulation, lequel est clairement condamnable.<\/p>\n\n\n\n<p>Le secret exige donc une part de simulation. Mais s&rsquo;il faut feindre pour garder un secret est-ce bien ou mal&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9poque moderne, on se trouve face \u00e0 deux positions morales oppos\u00e9es&nbsp;: la position chr\u00e9tienne et celle de certains philosophes plus \u00ab\u00a0lib\u00e9raux\u00a0\u00bb. La position chr\u00e9tienne affirme que le mensonge est condamnable et que celui qui a des intentions pures et droites peut tout dire et est m\u00eame oblig\u00e9 de tout dire. Dans cette perspective, le refus de ce que l&rsquo;on nomme aujourd&rsquo;hui la transparence totale est toujours un indice d&rsquo;immoralit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Bacon, comme d&rsquo;autres philosophes \u00e0 sa suite, semble en revanche r\u00e9ellement valoriser non seulement le secret, mais \u00e9galement la dissimulation, voire la simulation. Parler de Bacon dans cette histoire en trois temps, nous permet d&rsquo;introduire non plus une simple opposition, mais de regarder \u00ab\u00a0le\u00a0\u00bb mensonge sous l&rsquo;angle de ces trois notions qui, si elles sont, au premier abord, connot\u00e9es diff\u00e9remment moralement, s&rsquo;imbriquent pourtant l&rsquo;une dans l&rsquo;autre et d\u00e9placent le d\u00e9bat. Dans cette perspective, le secret est positif et la simulation peut \u00e9galement le devenir.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Exercice&nbsp;: les magiciens et les pickpockets.<\/h4>\n\n\n\n<p><em><strong>Par groupe de cinq \u00e0 dix joueurs et un ma\u00eetre de jeu. Au d\u00e9part, chacun re\u00e7oit du ma\u00eetre du jeu une carte qui lui dit s&rsquo;il est magicien ou voleur. Il dissimule sa carte et garde pr\u00e9cieusement secr\u00e8te son identit\u00e9. Il y a au moins deux voleurs par partie.<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le ma\u00eetre du jeu d\u00e9cr\u00e8te que c&rsquo;est la nuit et tous les joueurs doivent fermer les yeux. Il pr\u00e9cise alors aux pickpockets qu&rsquo;ils peuvent ouvrir les yeux. Si un magicien ouvre les yeux, il est \u00e9limin\u00e9 du jeu. Les voleurs se reconnaissent donc et le ma\u00eetre du jeu les conna\u00eet. Par un geste ou par un regard, ils indiquent au ma\u00eetre du jeu un objet \u00e0 cacher. Celui-ci s&rsquo;ex\u00e9cute. Il d\u00e9cr\u00e8te alors que c&rsquo;est le jour et que tout le monde peut se r\u00e9veiller. Les conversations commencent pour d\u00e9terminer qui est magicien et qui est voleur. Chacun doit \u00e9videmment pr\u00e9tendre qu&rsquo;il est magicien. La discussion peut aussi porter sur l&rsquo;objet vol\u00e9. Quand une majorit\u00e9 du groupe pense avoir identifi\u00e9 un voleur, il le d\u00e9signe. Celui-ci est \u00e9limin\u00e9. \u00c0 part les cambrioleurs et le ma\u00eetre du jeu, personne ne sait si la personne \u00e9limin\u00e9e \u00e9tait bel et bien un voleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s \u00e9limination d&rsquo;une personne, le ma\u00eetre du jeu promulgue une nouvelle nuit et invite tout le monde \u00e0 fermer les yeux. La partie recommence avec une personne de moins. Il se r\u00e9p\u00e8te de la sorte jusqu&rsquo;\u00e0 ce que tous les restants soient d&rsquo;un seul type&nbsp;: magicien ou voleur, lesquels ont alors gagn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le d\u00e9briefing de l&rsquo;exercice<\/strong> est l&rsquo;occasion d&rsquo;une r\u00e9flexion sur l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de la simulation\/dissimulation pour maintenir les secrets. Est-il difficile de deviner les secrets d&rsquo;autrui. Est-il difficile de garder son secret&nbsp;? Quels ont \u00e9t\u00e9 les indices faisant penser que telle personne \u00e9tait un voleur&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Conclusion&nbsp;: et aujourd&rsquo;hui&nbsp;?<\/h3>\n\n\n\n<p>Le mensonge et la v\u00e9rit\u00e9 ne sont pas les m\u00eames \u00e0 toutes les \u00e9poques. Les concepts m\u00eames et les termes pour les d\u00e9finir \u00e9voluent, de m\u00eame que les jugements moraux \u00e0 leur \u00e9gard.<\/p>\n\n\n\n<p>Et aujourd&rsquo;hui, que serait la forme du mensonge&nbsp;? Y a-t-il une conception du mensonge unanimement partag\u00e9e ou y a-t-il plusieurs formes de mensonge&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Et les mensonges, pseudos, absences de franchise ou de sinc\u00e9rit\u00e9, secret, dissimulation et simulation sont-ils aujourd&rsquo;hui condamn\u00e9s ou accept\u00e9s&nbsp;? Dans quelles circonstances&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>A-t-on vraiment acc\u00e8s \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9&nbsp;? Et s&rsquo;en soucie-t-on&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Les<strong> Fake news<\/strong>, par exemple, ne rendent-elles pas impossible l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Comment d\u00e9terminer ce qui est de l&rsquo;ordre des <strong>Fake news <\/strong>si on ne sait pas \u00e0 coup s\u00fbr ce qui est la v\u00e9rit\u00e9\u00a0? La tentation est grande de d\u00e9clarer que ce qui n&rsquo;est pas conforme \u00e0 l&rsquo;opinion commune ou \u00e0 ce qui est relay\u00e9 par les m\u00e9dias <em><strong>mainstream<\/strong><\/em>est faux. Mais est-ce aussi simple\u00a0?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction Les enjeux g\u00e9n\u00e9raux de ce dispositif sont d&rsquo;aborder l&rsquo;histoire de la philosophie avec un public \u00e0 qui on ne la destine pas si ais\u00e9ment, comme les enfants par exemple. 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