{"id":1462,"date":"2026-09-18T11:58:02","date_gmt":"2026-09-18T09:58:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cafephilolagny.fr\/?p=1462"},"modified":"2026-09-18T12:14:20","modified_gmt":"2026-09-18T10:14:20","slug":"tabula-rasa-en-philosophie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cafephilolagny.fr\/?p=1462","title":{"rendered":"Tabula Rasa en philosophie"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Tabula rasa<\/strong> (litt\u00e9ralement\u00a0: <em>table rase<\/em>) est un concept philosophique \u00e9pist\u00e9mologique selon lequel l&rsquo;esprit humain na\u00eetrait vierge et serait marqu\u00e9, form\u00e9, \u00ab\u00a0impressionn\u00e9\u00a0\u00bb (au sens d&rsquo;\u00ab\u00a0impression sensible\u00a0\u00bb) par la seule exp\u00e9rience. La principale caract\u00e9ristique de l&rsquo;esprit serait sa passivit\u00e9 face \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience sensible. Il s&rsquo;agit donc d&rsquo;un concept oppos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;inn\u00e9isme des id\u00e9es, et \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 de l&rsquo;esprit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce sens ontologique du terme <em>tabula rasa<\/em> doit \u00eatre distingu\u00e9 de son sens actif ou m\u00e9thodologique &#8211; en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 expression \u00ab\u00a0faire table rase\u00a0\u00bb qui est relativement r\u00e9cente car datant du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle &#8211; les deux n&rsquo;\u00e9tant pas n\u00e9cessairement li\u00e9s dans la m\u00eame th\u00e9orie. Des philosophes comme Bacon, Descartes ou Locke reconnaissent par exemple certains caract\u00e8res inn\u00e9s \u00e0 l&rsquo;esprit humain, mais consid\u00e8rent essentiel d&rsquo;op\u00e9rer une purification de ce m\u00eame esprit pour y distinguer les traits fondamentaux des traits accidentels.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Antiquit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Platon<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le <em>Th\u00e9\u00e9t\u00e8te<\/em>, Platon utilise la m\u00e9taphore de la <em>tabula rasa<\/em> pour la premi\u00e8re fois. S&rsquo;interrogeant sur la nature de la connaissance et sur les causes des jugements faux, Platon explique que les \u00e2mes fonctionnent comme si elles contenaient des \u00ab\u00a0tablettes de cire, plus grandes en celui-ci, plus petites en celui-l\u00e0, d&rsquo;une cire plus pure dans l&rsquo;un, dans l&rsquo;autre moins, trop dure ou trop molle en quelques-uns, en d&rsquo;autres tenant un juste milieu\u00a0\u00bb. Platon se r\u00e9f\u00e8re ici aux tablettes utilis\u00e9es comme support de l&rsquo;\u00e9criture\u00a0; le <em>grammateion<\/em> en Grec ancien ou <em>tabula<\/em> en Latin. On les grattait avec le poin\u00e7on avant de l&rsquo;araser avec son extr\u00e9mit\u00e9 plate pour la r\u00e9utiliser. Chez Platon la tablette contenue dans l&rsquo;\u00e2me joue le r\u00f4le de m\u00e9moire\u00a0: elle conserve toutes les empreintes des sensations et r\u00e9flexions de l&rsquo;individu. Ainsi la capacit\u00e9 d&rsquo;apprendre et de porter des jugements corrects sur les choses d\u00e9pend de la qualit\u00e9 de la cire dont est constitu\u00e9e la tablette\u00a0: quand elle \u00ab\u00a0est profonde, en grande quantit\u00e9, bien unie et bien pr\u00e9par\u00e9e, les objets qui entrent par les sens et se gravent dans ce c\u0153ur de l&rsquo;\u00e2me [\u2026] y laissent des traces distinctes, d&rsquo;une profondeur suffisante, et qui se conservent longtemps\u00a0\u00bb. Cela permet d&rsquo;apprendre ais\u00e9ment, de retenir ce qu&rsquo;on a appris, de ne pas confondre les signes des sensations, et de porter des jugements vrais<sup><a href=\"https:\/\/www.wikiwand.com\/fr\/Tabula_rasa_(philosophie)#cite_note-5\">[5]<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Aristote<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aristote emploie \u00e0 son tour l&rsquo;image dans son trait\u00e9 <em>De l&rsquo;\u00e2me<\/em> pour repr\u00e9senter l&rsquo;intelligence ou intellect (<em>no\u00fbs<\/em>)\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0Il a \u00e9t\u00e9 dit plus haut que l\u2019intelligence est en puissance comme les choses m\u00eames qu\u2019elle pense, sans en \u00eatre aucune en r\u00e9alit\u00e9, en ent\u00e9l\u00e9chie, avant que de les penser. Il en est ici comme d&rsquo;une tablette (<em>grammateion<\/em>) o\u00f9 il n&rsquo;y a rien d&rsquo;\u00e9crit en r\u00e9alit\u00e9, en ent\u00e9l\u00e9chie\u00a0; et c&rsquo;est l\u00e0 le cas m\u00eame de l&rsquo;intelligence.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui est sugg\u00e9r\u00e9 dans ce passage c&rsquo;est que l&rsquo;intellect n&rsquo;existe pas avant les choses qu&rsquo;il pense ou les affections qu&rsquo;il re\u00e7oit, mais na\u00eet en m\u00eame temps qu&rsquo;elles. L&rsquo;\u00e2me ne penserait donc que pour autant qu&rsquo;elle re\u00e7oit des affections du monde ext\u00e9rieur, sans quoi elle ne serait rien du tout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, Aristote ajoute dans le chapitre suivant que l&rsquo;\u00e2me se distingue elle-m\u00eame en intellect agent et intellect patient\u00a0: celui-ci correspondrait alors \u00e0 la tablette vierge sur laquelle viennent s&rsquo;inscrire les affections des sens, mais qui ne peut pas vraiment \u00eatre actif sans le support de l&rsquo;autre intellect qui, lui, semble exister de tout temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En d\u00e9pit de l&rsquo;obscurit\u00e9 et de la complexit\u00e9 du texte du trait\u00e9 <em>De l&rsquo;\u00e2me<\/em>, c&rsquo;est \u00e0 celui-ci et plus globalement au nom d&rsquo;Aristote que l&rsquo;on associe traditionnellement la m\u00e9taphore de la <em>table rase<\/em> et la th\u00e9orie empiriste de la connaissance qui en d\u00e9coule. Le sceptique Pierre Charron peut ainsi \u00e9crire au d\u00e9but du XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle que selon Aristote l&rsquo;\u00e2me rationnelle obtient la sagesse \u00ab\u00a0<em>par r\u00e9ception &amp; acquisition venant dehors par les sens, estant de soy une carte blanche &amp; vuide<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Sto\u00efcisme<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si Platon et Aristote ont \u00e9t\u00e9 les premiers \u00e0 se servir de la figure de la table rase dans le cadre de leur th\u00e9orie de la connaissance, il faut attribuer v\u00e9ritablement aux sto\u00efciens son premier usage syst\u00e9matique dans le cadre d&rsquo;une doctrine philosophique. La logique sto\u00efcienne distingue entre l&rsquo;imagination qui est \u00ab\u00a0une affection qui se produit dans l&rsquo;\u00e2me, mais sans qu&rsquo;il y ait un objet pour la frapper\u00a0\u00bb et la repr\u00e9sentation qui est \u00ab\u00a0une impression, une marque venant de ce qui existe et telle qu&rsquo;elle ne pourrait na\u00eetre de ce qui n&rsquo;existe pas\u00a0\u00bb, \u00e9quivalente \u00e0 \u00ab\u00a0l&#8217;empreinte n\u00e9e des bagues sur de la cire\u00a0\u00bb. Celle-ci seule peut \u00eatre la source d&rsquo;une connaissance v\u00e9ritable\u00a0: seule la repr\u00e9sentation qui est correspondante aux objets r\u00e9els qu&rsquo;elle fait conna\u00eetre peut produire la compr\u00e9hension (<em>katal\u00eapsis<\/em>, lat. <em>comprehensio<\/em>) dont na\u00eet l&rsquo;assentiment de l&rsquo;esprit (<em>sunkatathesis<\/em>). C&rsquo;est de cette repr\u00e9sentation que sont aussi issus les notions et les concepts\u00a0: \u00ab\u00a0en effet, vient d&rsquo;abord la repr\u00e9sentation, puis la pens\u00e9e discursive propre \u00e0 \u00e9noncer ce dont la repr\u00e9sentation est l&rsquo;expression, et \u00e0 l&rsquo;exprimer par un concept\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Alexandre d&rsquo;Aphrodise<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le p\u00e9ripat\u00e9ticien Alexandre d&rsquo;Aphrodise du <abbr>II<sup>e<\/sup><\/abbr>\u00a0si\u00e8cle a produit une synth\u00e8se paradoxale de la position d&rsquo;Aristote et des sto\u00efciens vis-\u00e0-vis de la connaissance. Sous l&rsquo;influence de ceux-ci qu&rsquo;il combattit par ailleurs dans ses trait\u00e9s <em>Du destin<\/em> et <em>De la providence<\/em>, Alexandre r\u00e9interpr\u00e8te la th\u00e9orie de la connaissance aristot\u00e9licienne en mettant particuli\u00e8rement l&rsquo;accent sur ce qu&rsquo;il appelle intellect en puissance ou intellect mat\u00e9riel (<em>nous hylikos<\/em>) et qu&rsquo;il d\u00e9finit comme une \u00ab\u00a0aptitude \u00e0 \u00eatre le r\u00e9ceptacle des formes, ressemblant \u00e0 une tablette non \u00e9crite, ou plut\u00f4t \u00e0 la \u00ab\u00a0non-\u00e9criture\u00a0\u00bb d&rsquo;une tablette [\u2026] car la tablette est d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;un des \u00eatres\u00a0\u00bb. Commun \u00e0 l&rsquo;ensemble des \u00eatres humains, l&rsquo;intellect mat\u00e9riel est compar\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2me d&rsquo;un disciple pr\u00eate \u00e0 tout apprendre de son ma\u00eetre<sup><a href=\"https:\/\/www.wikiwand.com\/fr\/Tabula_rasa_(philosophie)#cite_note-a-15\">[15]<\/a><\/sup>. De plus, le fait que chez Alexandre l&rsquo;intellect agent soit consid\u00e9r\u00e9 comme s\u00e9par\u00e9 des autres types d&rsquo;intellect et comme \u00ab\u00a0[venant] en nous du dehors\u00a0\u00bb contribue \u00e0 faire de l&rsquo;intellect mat\u00e9riel propre \u00e0 tout \u00eatre humain quelque chose de purement passif qui re\u00e7oit son contenu d&rsquo;un ailleurs. La lecture faite par Alexandre d&rsquo;Aphrodise de la th\u00e9orie aristot\u00e9licienne de l&rsquo;\u00e2me eut une influence consid\u00e9rable sur la philosophie islamique et, partant, aussi sur la r\u00e9ception d&rsquo;Aristote au Moyen \u00c2ge.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Moyen \u00c2ge<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les philosophes islamiques du Moyen \u00c2ge comme Al-F\u00e2r\u00e2b\u00ee, Avicenne ou Averro\u00e8s reprennent pour leur compte la th\u00e9orie esquiss\u00e9e dans le trait\u00e9 aristot\u00e9licien pour lui donner un d\u00e9veloppement plus \u00e9tendu. Donc, pour Avicenne l&rsquo;intelligence en tant que table rase est une pure puissance qu&rsquo;on actualise par le biais de l&rsquo;\u00e9ducation\u00a0; l&rsquo;intellect lui-m\u00eame se forme \u00e0 partir d&rsquo;un intellect mat\u00e9riel qui lui apporte les connaissances qui le font acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;intellect agent. S&rsquo;inspirant d&rsquo;Avicenne, Ibn Tufayl d\u00e9crit dans sa nouvelle <em>Hayy ibn Yaqdhan<\/em> (<em>Le Philosophe autodidacte<\/em>) l&rsquo;histoire du d\u00e9veloppement de l&rsquo;intelligence d&rsquo;un enfant sauvage qui passe de l&rsquo;\u00e9tat de <em>tabula rasa<\/em> \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat adulte dans une situation d&rsquo;isolement int\u00e9gral vis-\u00e0-vis de toute soci\u00e9t\u00e9 humaine. La traduction anglaise de cette nouvelle, parue en 1671, sera lue par Locke qui en tirera inspiration pour son interpr\u00e9tation personnelle du concept.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La d\u00e9finition de l&rsquo;intellect hylique ou mat\u00e9riel est aussi au centre du <em>Grand Commentaire<\/em> du <em>De Anima<\/em> par Averro\u00e8s. Le philosophe y pol\u00e9mique avec l&rsquo;interpr\u00e9tation alexandrinienne d&rsquo;Aristote, jug\u00e9e trop mat\u00e9rialiste par le cordouan car elle fait de l&rsquo;intellect mat\u00e9riel un pur produit corruptible de la complexion du corps organique, alors qu&rsquo;il est pour lui aussi incorruptible et \u00e9ternel que l&rsquo;Intelligence agente. Au <abbr>XIII<sup>e<\/sup><\/abbr>\u00a0si\u00e8cle, le philosophe scolastique Thomas d&rsquo;Aquin adopte \u00e0 son tour la th\u00e9orie aristot\u00e9licienne et avicennienne de l&rsquo;intellect patient dans sa propre r\u00e9flexion. C&rsquo;est \u00e0 lui qu&rsquo;est due la phrase \u00ab\u00a0<em>Nihil est in intellectu quod non sit prius in sensu<\/em>\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0rien n&rsquo;est dans l&rsquo;intelligence qui ne soit d&rsquo;abord dans les sens\u00a0\u00bb).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00c9poque moderne<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Bacon<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Francis Bacon ne pense pas que l&rsquo;\u00e2me humaine soit \u00e0 la naissance comme une tablette vierge\u00a0; il affirme au contraire qu&rsquo;elle est comme un \u00ab\u00a0miroir enchant\u00e9\u00a0\u00bb (<em>enchanted glass<\/em>) qui d\u00e9forme les images qui viennent se refl\u00e9ter sur sa surface, mais qui pour cette raison doit \u00eatre corrig\u00e9e par une m\u00e9thode appropri\u00e9e de mani\u00e8re que l&rsquo;esprit puisse percevoir les choses ext\u00e9rieures comme elles sont. Bacon critique donc la doctrine aristot\u00e9licienne de l&rsquo;\u00e2me comme r\u00e9ceptacle passif des sensations, mais il garde n\u00e9anmoins l&rsquo;exemple de la table rase pour exprimer l&rsquo;op\u00e9ration qu&rsquo;on doit accomplir pour obtenir une image plus objective de la r\u00e9alit\u00e9\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0On ne peut \u00e9crire rien de nouveau sur une tablette de cire jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;on n&rsquo;ait effac\u00e9 ce qu&rsquo;il y \u00e9tait \u00e9crit auparavant. Il en va tout autrement avec l&rsquo;esprit, car on ne peut y effacer les signes anciens qu&rsquo;apr\u00e8s y avoir \u00e9crit les nouveaux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Descartes<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">S&rsquo;inspirant de Bacon, Descartes d\u00e9veloppe lui aussi une conception de la <em>tabula rasa<\/em> dans son sens actif\u00a0: il s&rsquo;agit alors du doute m\u00e9thodique visant \u00e0 se d\u00e9faire des pr\u00e9jug\u00e9s. Il faut \u00ab\u00a0abandonner les croyances des choses qui ne sont pas enti\u00e8rement certaines et indubitables aussi prudemment que celles qui sont enti\u00e8rement fausses\u00a0\u00bb pour repartir sur d&rsquo;autres bases plus stables.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, Descartes n&#8217;emploie jamais dans ses textes le terme \u00ab\u00a0table rase\u00a0\u00bb ou l&rsquo;un de ses synonymes, et il ne croit pas non plus que l&rsquo;esprit ou l&rsquo;entendement lui-m\u00eame puisse \u00eatre d\u00e9crit comme une tablette vierge qui re\u00e7oit des sens tout son contenu. En bon platonicien, il affirme au contraire l&rsquo;existence d&rsquo;id\u00e9es inn\u00e9es dans l&rsquo;esprit que le doute m\u00e9thodique permet de voir de mani\u00e8re claire et distincte, par exemple l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;ego ou l&rsquo;id\u00e9e de Dieu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, Condorcet fera sienne l&rsquo;id\u00e9e du doute m\u00e9thodique de Descartes tout en radicalisant sa port\u00e9e\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0[Bacon] veut que le philosophe, jet\u00e9 au milieu de l&rsquo;univers, commence par renoncer \u00e0 toutes les croyances qu&rsquo;il a re\u00e7ues, et m\u00eame \u00e0 toutes les notions qu&rsquo;il s&rsquo;est form\u00e9es, pour se recr\u00e9er, en quelque sorte, un entendement nouveau, dans lequel il ne doit plus admettre que des id\u00e9es pr\u00e9cises, des notions justes, des v\u00e9rit\u00e9s dont le degr\u00e9 de certitude ou de probabilit\u00e9 ait \u00e9t\u00e9 rigoureusement pes\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Hobbes<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;id\u00e9e de la table rase est tr\u00e8s pr\u00e9sente aussi chez Thomas Hobbes. L&#8217;empiriste britannique se plaint d\u00e8s 1650 du d\u00e9faut qui fait que l&rsquo;esprit humain ait \u00ab\u00a0difficult\u00e9 d&rsquo;apprendre et de s&rsquo;instruire\u00a0\u00bb et l&rsquo;explique en ces termes\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0Si donc les esprits des hommes \u00e9taient comme un papier blanc ou comme une table rase, ils seraient \u00e9galement dispos\u00e9s \u00e0 reconna\u00eetre la v\u00e9rit\u00e9 de tout ce qui leur serait pr\u00e9sent\u00e9 suivant une m\u00e9thode convenable et par de bons raisonnements\u00a0; mais lorsqu&rsquo;ils ont une fois acquiesc\u00e9 \u00e0 des opinions fausses et les ont authentiquement enregistr\u00e9es dans leurs esprits, il est tout aussi impossible de leur parler intelligiblement que d&rsquo;\u00e9crire lisiblement sur un papier d\u00e9j\u00e0 barbouill\u00e9 d&rsquo;\u00e9criture.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La m\u00e9taphore de la feuille de papier vierge (<em>clean paper<\/em>) revient aussi plus tard dans le <em>L\u00e9viathan<\/em>. Pour r\u00e9pondre \u00e0 l&rsquo;objection selon laquelle le peuple vulgaire ne serait pas capable de comprendre les justes principes du gouvernement, Hobbes d\u00e9clare que cela est la faute de l&rsquo;influence exerc\u00e9e par le gouvernement et par les savants, car \u00ab\u00a0les esprits des gens du commun, \u00e0 moins que ces esprits n&rsquo;aient \u00e9t\u00e9 corrompus par la d\u00e9pendance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des puissants, ou qu&rsquo;ils n&rsquo;aient \u00e9t\u00e9 griffonn\u00e9s par les opinions des docteurs, sont comme une feuille vierge, propre \u00e0 recevoir tout ce que l&rsquo;autorit\u00e9 publique y imprimera\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Locke et les sensualistes<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">John Locke reprend explicitement dans sa philosophie la th\u00e9orie aristot\u00e9licienne et m\u00e9di\u00e9vale de la <em>tabula rasa<\/em>. Pour critiquer la th\u00e8se inn\u00e9iste de Descartes, Locke formule en guise d&rsquo;hypoth\u00e8se l&rsquo;id\u00e9e que \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e2me est ce qu&rsquo;on appelle une feuille blanche (<em>white paper<\/em>), vide de tous caract\u00e8res, sans aucune id\u00e9e, quelle qu&rsquo;elle soit\u00a0\u00bb pour se demander ensuite\u00a0: \u00ab\u00a0comment vient-elle \u00e0 recevoir des id\u00e9es\u00a0?\u00a0\u00bb. \u00c0 cela, il r\u00e9pond que toutes nos id\u00e9es viennent de l&rsquo;exp\u00e9rience, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;ensemble des \u00ab\u00a0observations que nous faisons sur les objets ext\u00e9rieurs et sensibles, ou sur les op\u00e9rations int\u00e9rieures de notre \u00e2me, que nous apercevons et sur lesquelles nous r\u00e9fl\u00e9chissons nous-m\u00eames\u00a0\u00bb et qui \u00ab\u00a0fournissent \u00e0 notre esprit les mat\u00e9riaux de toutes ses pens\u00e9es\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si la r\u00e9flexion de Locke vise explicitement \u00e0 l&rsquo;\u00e9limination par hypoth\u00e8se de toute conception d&rsquo;une id\u00e9e existant dans l&rsquo;entendement avant qu&rsquo;elle soit pass\u00e9e par les sens, il faut pourtant remarquer que Locke emploie toujours le mot \u00ab\u00a0id\u00e9e\u00a0\u00bb (<em>idea<\/em>) pour se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 ce qui est per\u00e7u par l&rsquo;entendement. Ainsi il parle d&rsquo; \u00ab\u00a0id\u00e9e de sensation\u00a0\u00bb et non pas de sensation ou de perception tout court.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par ailleurs, dans sa th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9ducation Locke revient sur l&rsquo;originarit\u00e9 de la table rase en affirmant que chaque enfant est dou\u00e9 de caract\u00e8res (<em>characters<\/em>) qui lui sont propres et dont il faut tenir compte si l&rsquo;on veut que son \u00e9ducation r\u00e9ussisse\u00a0: \u00ab\u00a0Dieu a marqu\u00e9 les esprits des hommes de certains caract\u00e8res, qui, comme les d\u00e9fauts de leurs corps, peuvent \u00eatre l\u00e9g\u00e8rement amend\u00e9s, mais qu&rsquo;on ne saurait enti\u00e8rement r\u00e9former et changer en caract\u00e8res tout contraires.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette derni\u00e8re opinion n&rsquo;\u00e9tait pas partag\u00e9e par Condillac. Revenant \u00e0 la formulation avicennienne, le philosophe sensualiste d\u00e9crit le cerveau de l&rsquo;enfant comme une \u00ab\u00a0<em>cire molle<\/em>\u00a0\u00bb qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;impr\u00e9gner par l&rsquo;\u00e9ducation. La m\u00eame id\u00e9e \u00e9tait tr\u00e8s r\u00e9pandue parmi les autres philosophes mat\u00e9rialistes du <abbr>XVIII<sup>e<\/sup><\/abbr>\u00a0si\u00e8cle comme La Mettrie, Helv\u00e9tius ou d&rsquo;Holbach, bien que d\u00e9clin\u00e9e \u00e0 chaque fois d&rsquo;une mani\u00e8re diff\u00e9rente. La Mettrie d\u00e9finit ainsi l&rsquo;enfance comme \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9poque des remords\u00a0\u00bb o\u00f9 les passions se gravent dans le cerveau \u00ab\u00a0aussi fortement qu&rsquo;un cachet dans une cire molle\u00a0\u00bb. Helv\u00e9tius emploie \u00e0 son tour l&rsquo;exemple de la cire, mais pour repr\u00e9senter l&rsquo;imp\u00e9rissabilit\u00e9 des corps mat\u00e9riels dans l&rsquo;univers\u00a0: \u00ab\u00a0La mort de nos corps n&rsquo;est que de la mati\u00e8re qui va se rev\u00eatir de quelque forme nouvelle\u00a0: les empreintes de la cire peuvent toujours varier, mais la cire demeure toujours la m\u00eame\u00a0\u00bb. D&rsquo;Holbach enfin parle en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 l&rsquo;influence du milieu social sur la pens\u00e9e du cerveau humain comme n&rsquo;\u00e9tant que \u00ab\u00a0cire molle, propre \u00e0 recevoir toutes les impressions qu&rsquo;on veut y faire\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Hume<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Hume n&rsquo;utilise pas directement dans ses \u00e9crits la m\u00e9taphore de la table rase, mais il parle n\u00e9anmoins d&rsquo; \u00ab\u00a0<em>impressions<\/em>\u00a0\u00bb (m\u00e9taphore typographique) pour d\u00e9finir ce qui frappe notre esprit de mani\u00e8re vive et violente et dont les id\u00e9es ne sont que des p\u00e2les copies.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Critiques<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La table rase fut critiqu\u00e9e par Emmanuel Kant dans la <em>Critique de la raison pure<\/em> \u00e0 la suite de Leibniz et ses <em>Nouveaux Essais sur l&rsquo;entendement humain<\/em>. Kant y soutient la n\u00e9cessit\u00e9 de l&rsquo;existence de formes <em>a priori<\/em> de la sensibilit\u00e9 et de l&rsquo;entendement (espace, temps et cat\u00e9gories) sans lesquelles on ne saurait expliquer les affections de la r\u00e9ceptivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Leibniz, dans le <em>Discours de M\u00e9taphysique<\/em>, prend le parti de Platon (du <em>Ph\u00e9don<\/em>) contre la <em>tabula rasa<\/em> aristot\u00e9licienne. Quoiqu&rsquo;elle soit conceptuellement erron\u00e9e, cette conception \u00ab\u00a0empiriste\u00a0\u00bb d&rsquo;Aristote constituerait en effet le savoir du sujet sur la <em>base<\/em> d&rsquo;une tablette vide. Or le <em>De Anima<\/em>, \u00e0 travers l&rsquo;exemple du morceau de cire, montre justement le contraire\u00a0: de m\u00eame que la cire a une plasticit\u00e9, l&rsquo;\u00e2me est une capacit\u00e9 de recevoir\u00a0: l&rsquo;impression n\u00e9cessite une activit\u00e9 impressive.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La plupart des philosophes id\u00e9alistes vont suivre Kant sur ce point. Pour Fichte c&rsquo;est l&rsquo;activit\u00e9 du Moi (<em>das Ich<\/em>) qui pose son existence et ses affection, tandis que pour Hegel c&rsquo;est le Soi (<em>das Selbst<\/em>) ou l&rsquo;Esprit (<em>der Geist<\/em>) qui se fait lui-m\u00eame dans l&rsquo;histoire et qui produit ses manifestations sensibles.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tabula rasa (litt\u00e9ralement\u00a0: table rase) est un concept philosophique \u00e9pist\u00e9mologique selon lequel l&rsquo;esprit humain na\u00eetrait vierge et serait marqu\u00e9, form\u00e9, \u00ab\u00a0impressionn\u00e9\u00a0\u00bb (au sens d&rsquo;\u00ab\u00a0impression sensible\u00a0\u00bb) par la seule exp\u00e9rience. 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