« Nous sommes entrés dans l’ère de l’affectivisme » « Emotions ». David Sander, docteur en sciences cognitives, explique comment l’éventail des émotions s’est élargi et étoffé avec le temps, jusqu’à devenir un domaine de recherche scientifique structuré, aux nombreuses applications concrètes
Peur, joie, tristesse, colère… Les émotions sont omniprésentes dans notre quotidien. Mais de quoi s’agit-il exactement ? Comment sont-elles étudiées par les scientifiques, et dans quels buts ? A Genève (Suisse), une centaine de chercheurs les explorent sous toutes leurs facettes, au sein du Centre interfacultaire en sciences affectives, créé en 2005. David Sander est professeur dans cette structure, qu’il a dirigée de 2012 à 2024. Docteur en sciences cognitives, il intervient aussi à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de Genève.
Comment définir une émotion ?
C’est une question ancienne et complexe. L’héritage de la pensée d’Aristote nous accompagne encore concernant la nature des émotions comme étant des ressentis agréables ou désagréables. Dès le XVIIe siècle, René Descartes a proposé le principe des émotions primitives. Depuis, diverses approches s’y sont intéressées comme phénomènes psychologiques, corporels et sociaux.
Un consensus les définit désormais comme une réponse, brève mais multiple, de l’organisme à un événement évalué comme particulièrement important. Cet événement peut être externe, comme une perception, ou interne, comme un souvenir. On peut avoir peur face à un danger ou ressentir de la nostalgie en se remémorant un moment agréable. Une fois déclenchée, l’émotion se déploie alors dans plusieurs systèmes de l’organisme, oriente nos processus cognitifs et guide notre comportement.
Concrètement, que se passe-t-il dans le corps quand on éprouve une émotion ?
L’aspect auquel on pense souvent en premier est un ressenti conscient : « j’ai peur », « je suis joyeux », etc. Mais l’émotion met également en jeu plusieurs autres composantes étroitement liées. Face à un élément déclencheur, le cerveau analyse la situation et évalue sa pertinence pour l’individu. Cela entraîne des manifestations physiques, visibles ou audibles : mouvements des muscles du visage, posture corporelle, modulations de la voix. Une émotion nous prépare aussi à agir de manière adaptée : nous rapprocher de ce qui est agréable ou désirable, ou éviter ce qui est désagréable ou dangereux. C’est ce qu’on appelle la tendance à l’action. Cela s’accompagne de réponses psychophysiologiques parfois intenses : accélération du rythme cardiaque, variations respiratoires, sudation, dilatation de la pupille, etc. Ces changements coordonnés montrent à quel point les émotions peuvent varier dans leur intensité et leur nature.
Au-delà des émotions de base, comme la peur ou la colère, certains rangent dans cette catégorie des sensations plus complexes, comme la curiosité ou la honte. De nouveaux concepts sont décrits, comme le « kama muta » (mot sanscrit signifiant « être ému »), présenté comme une émotion intense ressentie dans un moment collectif. Comment s’y retrouver ?
Dans les années 1970, le psychologue américain Paul Ekman [1934-2025] a popularisé une classification avec six émotions de base : joie, colère, peur, tristesse, dégoût, surprise. Il les avait principalement définies à partir d’expressions faciales universelles observées dans différentes cultures. Depuis, d’autres théories ont été proposées. Malgré un accord sur l’existence d’un grand nombre d’émotions, il n’y a pas de liste consensuelle. On peut les regrouper par familles ou catégories, selon leur objet, leur rôle… Au-delà des émotions de base, on parlera d’émotions « d’accomplissement », déclenchées lors d’activités de performance (par exemple, la frustration de ne pas réussir ou la fierté d’avoir réussi), ou d’émotions « contrefactuelles » telles que le regret, la déception ou l’envie, suscitées en réfléchissant à d’autres possibilités que les événements réels.
Il y a aussi les émotions « sociales », typiquement suscitées par des situations sociales (par exemple honte, jalousie, admiration, culpabilité, gratitude, pitié), en présence, réelle ou imaginée, d’autres personnes. Personnellement, je m’intéresse de plus en plus aux émotions dites « épistémiques », liées à la connaissance, à la recherche d’information et à l’apprentissage. Ce sont notamment la curiosité, l’intérêt, l’émerveillement ou la surprise. Elles poussent l’individu à explorer son environnement et à apprendre.
Comment peut-on les étudier objectivement ?
L’émotion a longtemps été perçue comme un phénomène trop intime et subjectif pour être étudié objectivement. Progressivement, les chercheurs ont pu mener des expériences pour observer les expressions, les comportements et mesurer des réponses physiologiques : rythme cardiaque, respiration, sudation…
A mon sens, c’est l’arrivée de l’IRM fonctionnelle dans les années 1990 qui a vraiment changé la donne dans notre discipline. Elle a notamment permis de rendre « visible » ce qui se passe dans le cerveau durant un épisode émotionnel. Nous invitons par exemple des volontaires dans des IRM pour leur faire sentir des odeurs, ou leur présenter des stimuli visuels ou auditifs. Lors d’une émotion, un ensemble de cinq à dix régions cérébrales est typiquement activé : l’amygdale, le cortex orbitofrontal, l’hypothalamus, l’insula, etc. Cependant, on ne peut pas déterminer l’émotion exacte ressentie par une personne en observant seulement l’activation de son cerveau, d’où l’importance d’avoir des mesures multiples, subjectives et objectives, des composantes de l’émotion.
Quelles sont les applications concrètes de ces recherches ?
Elles sont nombreuses. Partout où les dimensions affectives, les prises de décision ou les comportements sont impliqués, la compréhension des émotions peut donner des clés de lecture et faciliter les applications. Par exemple, en psychiatrie et en psychologie clinique, la plupart des thérapies s’intéressent à des dysfonctionnements des émotions ou de leur régulation, dans la dépression et l’anxiété notamment. Cette application s’étend aux vastes domaines du bien-être et de la santé.
Nous observons également un intérêt croissant pour la compréhension des émotions et de leurs déterminants dans des domaines comme la création de parfums ou de produits cosmétiques. D’autres champs bénéficient des recherches sur les émotions : citons le sport, l’alimentation, les ressources humaines, la résolution de conflits ou encore les interactions entre l’homme et la machine.
Parfois, les applications peuvent surprendre : les émotions sont parmi les principaux facteurs prédictifs des comportements individuels face au changement climatique, selon une étude parue début septembre. Je suis également convaincu que l’éducation gagnerait à mieux intégrer les connaissances sur les émotions, par exemple sur la curiosité. Nos équipes collaborent ainsi notamment avec les autorités scolaires genevoises pour insérer ces découvertes dans les réflexions sur les politiques et les pratiques éducatives.
Ces dernières années, les sciences affectives sont devenues un domaine à part entière…
Effectivement, ce terme a été créé dans les années 1990 par analogie avec les sciences cognitives. La publication du premier Handbook of Affective Sciences [« manuel des sciences affectives », sous la direction de Richard J. Davidson, Klaus R. Scherer et H. Hill Goldsmith, Oxford University Press, non traduit] en 2002, marque l’enracinement des sciences affectives comme discipline académique. Aujourd’hui, elles reposent principalement sur les méthodes issues de la psychologie, des neurosciences, de la philosophie et de l’économie, tout en intégrant des approches venues d’autres disciplines telles que la sociologie, l’histoire, la littérature ou l’informatique.
Je pense qu’on est entré dans l’ère de l’affectivisme, une approche qui permet d’expliquer les phénomènes affectifs (émotions, humeurs, motivation, bien-être, stress…) et leurs liens avec la cognition et le comportement.
Quelle est la place des sciences informatiques et de l’intelligence artificielle (IA) dans ce domaine ?
Un domaine spécifique appelé « affective computing » a toujours fait partie des sciences affectives. L’IA y est maintenant incontournable, comme dans les autres domaines scientifiques. Pour nous, elle n’est pas seulement un outil : elle est également un objet de recherche fascinant. Depuis un an, nous observons une augmentation impressionnante des études sur les fonctions et « compétences » émotionnelles des modèles d’IA générative. Les résultats indiquent que l’IA est d’ores et déjà capable d’une très bonne simulation de certaines formes de reconnaissance et de compréhension des émotions humaines, ce qui ne signifie évidemment pas qu’elle peut les ressentir.
